Le vaste débat qui s'amorce sur le gaz de schiste au Québec comporte un élément troublant et fascinant tout à la fois. C'est l'idée, reprise par de nombreux groupes, que si l'on exploitait un jour des gaz de schiste, il faudrait les nationaliser.

Mis à jour le 1er sept. 2010
Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

Au premier abord, l'idée peut sembler attrayante. On appliquerait à ces hydrocarbures une recette qui a bien fonctionné dans le cas d'une autre forme d'énergie, l'hydroélectricité, et qui représente l'un des grands succès du modèle québécois.

Sans se demander si une recette qui date d'il y a un demi-siècle est encore la meilleure solution. Et sans se donner la peine de regarder autour de nous. On verrait que ce genre d'approche, confier à l'État l'exploitation du gaz et du pétrole, a été abandonnée partout dans le monde industrialisé, notamment aux Pays Bas, en Norvège, en Grande-Bretagne. On la retrouve plutôt dans des pays en voie de développement, par exemple le Venezuela de Hugo Chavez, avec des résultats plus que douteux.

Mais ces idées ont un certain succès au Québec. Cela reflète certainement la grande méfiance que suscite encore l'entreprise privée. Le raisonnement, c'est qu'il y a de l'argent à faire avec le gaz. Et comme c'est notre gaz, la meilleure façon que cet argent nous revienne, c'est qu'il soit exploité par notre gouvernement.

On peut répondre à cela de deux façons. D'abord, ceux qui ont profité d'une manne pétrolière, comme l'Alberta, ou les pays de la mer du Nord, se sont enrichis sans passer par la nationalisation. Les investissements, les redevances, les transferts technologiques et le développement d'industries connexes ont suffi.

Par ailleurs, dans bien des cas, la prise en charge par l'État ne donnera pas de bons résultats. C'est une mentalité de rentiers que de croire qu'il suffit de mettre la main sur la poule aux oeufs d'or pour que celle-ci se mettre à pondre. Le véritable succès intervient quand entrent en jeu le talent, l'esprit entrepreneurial, le souci de la productivité, la dynamique de concurrence.

La tentation de la nationalisation s'explique aussi, comme dans le cas des éoliennes, par le côté cowboy de l'industrie du gaz de schiste. On espère ainsi réduire le caractère anarchique du développement. L'exemple d'Hydro montre que ce n'est pas le cas. Hydro a longtemps été un apôtre du développement à tout prix et n'était certainement pas un modèle d'écoute. Ce n'est pas son caractère étatique qui a civilisé Hydro, mais le BAPE, les débats publics. La solution, ce n'est pas la nationalisation, mais l'encadrement et la législation.

Il y aussi dans cette idée beaucoup de passéisme et très peu d'imagination. Il s'en est passé des choses en 50 ans. Et surtout, on ne peut pas plaquer au gaz ce qui a fonctionné pour l'électricité.

En partant, la plupart des pays encadrent beaucoup la distribution d'électricité parce que c'est un service public en situation de monopole. L'hydroélectricité a ensuite une caractéristique qui lui est propre, le fait que les projets sont colossaux. Enfin, c'est un secteur stratégique, et le gouvernement pouvait souhaiter un rythme de développement qui n'était pas celui qu'aurait voulu l'industrie. Tout cela pouvait justifier la nationalisation.

Et rien de cela ne se retrouve dans le gaz de schistes. Un secteur éclaté, avec plein de petits projets, dont le produit ne se destine pas directement aux consommateurs. Et surtout, une activité très spéculative, à très haut risque, ce qui n'est pas la tasse de l'État, pour laquelle il n'y a pas de know-how québécois.

Morale de l'histoire? Nous ne sommes plus en 1960, et nous ne sommes pas un pays en voie de développement.