Pour justifier les importantes dépenses qu'entraînera l'imposition de peines plus sévères pour plusieurs types de crimes, le président du Conseil du Trésor, Stockwell Day, y est allé cette semaine d'un argument inédit. Selon lui, même si le taux de criminalité est en baisse au Canada, l'approche dure du gouvernement est appropriée parce que «le nombre de crimes non signalés est en hausse, les gens ne déclarent tout simplement pas les crimes à la police comme ils le faisaient.»

André Pratte LA PRESSE

Les journalistes ont voulu savoir d'où M. Day tenait cette information; le bureau du ministre les a renvoyés à une étude réalisée par Statistique Canada en 2004. Or, l'étude en question ne conforte pas la thèse de M. Day. Si le taux de crimes déclarés a légèrement baissé de 1999 à 2004, de 37% à 34%, ce taux est resté à peu près inchangé pour ce qui est des crimes violents. La majorité des personnes qui n'appellent pas la police agissent ainsi parce qu'elles ne jugent pas suffisamment grave l'incident dont elles ont été victimes. On ne parle donc pas ici de crimes qui mériteraient à leur auteur une peine de détention dans une prison fédérale.

De toute façon, on voit mal le lien entre le nombre de crimes non signalés et l'imposition de peines plus sévères aux auteurs d'actes qui, eux, ont évidemment été signalés aux forces de l'ordre.

Le président du Conseil du Trésor a aussi souligné que le taux de criminalité au Canada reste «beaucoup plus élevé que ce qu'on voyait dans les années 60». C'est exact mais il s'agit d'une simplification grossière de la réalité. Le taux de criminalité a augmenté au pays, comme dans la plupart des pays développés, des années 60 jusqu'au début des années 90. Il est en baisse constante depuis ce temps pour la plupart des catégories de crimes, notamment les homicides, les tentatives de meurtre, les agressions sexuelles, les vols qualifiés et les introductions par effraction. Il se peut qu'il faille alourdir les peines dans certains cas, mais le gouvernement trompe la population en justifiant sa politique par des statistiques inexistantes ou tronquées.

Au cours de la même conférence de presse, M. Day a rejeté tout compromis au sujet des changements annoncés par le gouvernement dans la méthodologie du recensement de 2011. Il a évoqué l'expérience de pays tels le Danemark et la Norvège, qui ont laissé tomber le recensement à la faveur d'un fichier exhaustif tenu sur chaque citoyen. Étrange exemple quand on sait qu'une telle façon de faire est bien plus néfaste pour la protection de la vie privée.

Mais dans quel monde vivent donc les conservateurs? Ou bien ils hallucinent. Ou bien ils déforment sciemment une réalité qui a le malheur de ne pas correspondre à leur idéologie.