Il fallait voir Bill Blair, le chef de la police de Toronto, justifier hier l'opération policière qui a conduit à quelque 900 arrestations pendant le sommet du G20.

Mis à jour le 30 juin 2010
Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

«Des centaines de personnes sont venues ici avec l'intention de commettre des actes criminels. Plusieurs arrivaient d'autres provinces et ils ont attaqué la ville.»

À croire que la métropole canadienne venait d'être saccagée par les hordes d'Attila le Hun. Et que seuls des moyens extraordinaires pouvaient dorénavant assurer sa protection contre les sauvages.

Visitez le centre de détention temporaire mis en place pour le G20 (source: Toronto Star):

Pour mieux cerner l'ampleur du danger, j'ai joint hier, à Toronto, une étudiante québécoise qui vient d'être accusée d'avoir «conspiré» pour organiser le grabuge de samedi.

Comme d'autres jeunes arrêtés au cours du week-end, elle préfère ne pas crier son nom sur les toits. Quand on cherche un job d'été, mieux vaut éviter ce genre de publicité. Disons donc qu'elle s'appelle Catherine.

Vendredi, donc, Catherine a pris un des autocars nolisés par la CLAC (Convergence des luttes anticapitalistes) en direction de Toronto avec un copain et deux cousines. Non qu'elle soit membre de ce mouvement. Mais celui-ci ne demandait que 20$ pour le voyage.

Samedi, Catherine a manifesté sous la pluie, avec un groupe de militants syndicaux. À un moment, elle a bien aperçu quelques types masqués, mais ils sont restés derrière, et elle ne les a plus revus.

Catherine a passé la nuit dans un gymnase de l'Université de Toronto, comme quelque 200 autres Québécois venus avec les autobus de la CLAC.

Dimanche, le réveil a été brutal. Des policiers armés sont entrés dans le gymnase en criant: «Haut les mains!» Tout le groupe a été arrêté.

On a leur a passé les menottes. On a fouillé leurs sacs. La bouteille d'eau de Catherine avait une odeur suspecte, selon un policier. Ah-ha! N'était-ce pas du vinaigre pour se protéger contre les gaz lacrymogènes?

Tout le processus a duré plus de trois heures. Pas de nourriture, pas de toilettes. Le groupe a finalement été emmené dans un centre de détention provisoire aménagé pour le G20. Changement de menottes. Cellules aux planchers de béton. Toilettes chimiques, une cuvette par cellule, laissée à la vue des policiers.

Les détenus n'ont reçu ni couvertures ni matelas de sol. Le néon était allumé 24 heures sur 24. Et un ventilateur au plafond projetait un courant d'air glacial.

C'était ça, le pire: le froid. «Le seul endroit chaud, c'était le couvercle de la bécosse», raconte Catherine. Les jeunes s'appuyaient dessus pour dormir, à tour de rôle.

Catherine a fini par voir un avocat à 1h du matin, 11 heures après son arrivée au centre de détention. Auparavant, elle avait eu aussi droit à une fouille à nu.

Côté alimentation, c'était minimaliste: «En 40 heures, on nous a donné quatre fois des sandwichs au fromage orange, et deux fois du jus d'orange.»

Catherine a fini par comparaître en cour provinciale, après quoi elle a été libérée hier en attendant son procès. Pendant qu'elle me racontait son histoire, elle attendait la libération de ses cousines avant de rentrer, en famille, à Montréal.

Ce qui l'a surtout troublée, pendant ce pénible séjour à Toronto, c'est la manière dont elle a été traitée par les policiers. Pas tous: certains se sont montrés très attentionnés.

Mais il y avait les autres. «Ils ne nous donnaient aucun bénéfice du doute, ils nous traitaient comme de grands criminels, comme des chiens.»

Catherine sort de cette expérience avec le sentiment d'avoir perdu confiance dans son pays. «Je ne pensais jamais vivre quelque chose comme ça au Canada», dit-elle.

Ils sont plusieurs à avoir perdu quelques illusions, ce week-end. Oui, il y a eu du grabuge, samedi, mais tout compte fait on a vu pire au Québec. Quinze voitures de police avaient été détruites à Montréal pendant l'émeute des séries éliminatoires de hockey, au printemps 2008. À Toronto, il y en a eu trois...

Cela ne signifie pas que la violence du week-end ait été anodine. Mais la réaction qui a suivi a été complètement hystérique. La police a réagi de façon «disproportionnée, arbitraire et excessive», constate l'Association canadienne des libertés civiles dans un rapport publié hier. L'organisme réclame d'ailleurs une enquête indépendante sur le travail des policiers.

Bref, Toronto a lancé des missiles nucléaires censés stopper les troupes d'Attila. Mais ces missiles ont touché des centaines de personnes venues manifester pacifiquement à Toronto, leur niant au passage la présomption d'innocence et le droit de dire tout haut ce qu'elles pensent.