À quel moment un comportement s'écartant de la norme, en particulier chez un enfant, relève-t-il d'une maladie mentale et non simplement d'un caractère un peu difficile ? Sous un autre angle: existera-t-il un jour une médication susceptible de corriger toute anomalie de l'humeur? En exagérant à peine, le... malheur est-il à la veille d'être répertorié comme une maladie qui se diagnostique et se soigne?

Publié le 2 juin 2010
Mario Roy LA PRESSE

À quel moment un comportement s'écartant de la norme, en particulier chez un enfant, relève-t-il d'une maladie mentale et non simplement d'un caractère un peu difficile ? Sous un autre angle: existera-t-il un jour une médication susceptible de corriger toute anomalie de l'humeur? En exagérant à peine, le... malheur est-il à la veille d'être répertorié comme une maladie qui se diagnostique et se soigne?

Ces questions étonnent.

Pourtant, beaucoup se les posent au moment où le DSM-IV est en cours de révision. Il s'agit du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la bible des professionnels de la santé mentale. La première version a été publiée en 1952 et décrivait 128 désordres (après une ébauche remontant à 1917, qui en nommait 32). La quatrième version, le DSM-IV, qui date de 1994 et est toujours utilisée, dénombre... 357 pathologies.

Combien en recensera la cinquième, dont la publication est prévue pour 2013?

Sûrement davantage. Car on s'attend à ce que soient bel et bien médicalisés, par exemple, les comportements de certains enfants que, dans l'ignorance, on se contentait jusque-là de qualifier de turbulents... Et on prévoit de créer une toute nouvelle catégorie de maladies, les «dépendances comportementales». L'une d'elles est déjà accréditée, pour ainsi dire: il s'agit de la dépendance au jeu. Et le DSM-5 allouerait une période d'évaluation à la dépendance au sexe...

Pourquoi pas?

Tiger Woods n'a-t-il pas été soigné, non pour avoir été blessé à la tête par un fer 9, mais bien pour le «désordre» sexuel qui lui a valu ce coup?

* * *

Tout cela pourrait porter à sourire - les blagues de «fous» sont toujours aussi prisées. Mais certains faits laissent songeurs.

Ainsi, les médicaments psychoactifs sont maintenant les plus vendus au Canada (61 millions de prescriptions en 2009) après ceux destinés aux affections cardiovasculaires. Au Québec, le nombre de prescriptions pour des psychostimulants de la famille du Ritalin, surtout administrés à des enfants, a quadruplé entre 2000 et 2009, passant de 106 000 à près de 401 000! Est-ce toujours justifié?

Mais peut-être y a-t-il plus inquiétant encore.

«Va-t-on forcer les gens à adopter un comportement dit 'normal' alors même que, soyons francs, ce terme est très mal défini? Et qu'est-ce qu'un comportement normal? À ce sujet, nous en sommes à zéro», dit le psychologue américain Frank Farley (dans The Gazette).

Poussée à sa limite, la perspective fait peur, en effet: forcer par la médecine l'adhésion à la normalité relève du pire cauchemar totalitaire ! Certes, on n'en est pas là. Mais il faut demeurer conscient que manipuler la chimie du cerveau est une entreprise délicate, potentiellement dangereuse, à placer à vie sous haute surveillance.