Je le savais donc ! Je le savais donc qu'il allait pleuvoir des conneries, comme toujours il en pleut quand les cons sont de sortie. Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, les cons aiment sortir pour une petite promenade dans le parc tout de suite après les grandes tragédies. Le drame les rend guillerets comme les vers de terre, la rosée du matin.

Pierre Foglia LA PRESSE

C'est-tu pas effrayant, monsieur Chose?

Pourquoi ils ne font pas le Tour de France?

Vont à des vitesses folles et prennent toute la route!

Celui-ci, dans mes courriels : Charrie pas mon Foglia avec tes cyclistes de classe qui ne peuvent performer sur une piste cyclable, heille ! heille ! allume ! Les nageurs performent dans une piscine, les pros du tennis sur un terrain de tennis, les golfeurs sur un parcours de golf, les patineurs sur une patinoire, pourquoi pas les cyclistes sur une piste cyclable?

Cet autre - son beau-frère, sûrement : Les F1 du vélo, cessez de faire chier tout le monde et allez vous entraîner sur des pistes de courses, gang de débiles, j'en fais du vélo et j'suis pas une matante, mais je suis sur le bord de me promener avec un manche à balai.

Et tant d'autres, plus polis mais tout aussi ignorants de la chose à pédale, qui confondent tout : cyclotouristes, cyclosportifs, promeneurs, gens qui vont travailler à vélo, vélo urbain... Tout ça, c'est pareil : des bécyks «qu'ont pas d'affaire dans le trafic».

Je le savais donc que ça allait revirer comme ça. Je me souviens, au début des pistes cyclables, nous étions quelques cyclistes furieusement contre. Nous avancions qu'elles allaient devenir des parcours obligés. On avait tort : des milliers de gens ne se promèneraient pas à vélo en ville sans les pistes cyclables, qui les sécurisent. Mais on avait raison aussi : elles ghettoïsent le vélo, confortent un certain nombre de rednecks dans leur sentiment que «les bécyks n'ont pas d'affaire dans le trafic».

Mais bon, on parle ici de quelques connards. En fait, le vélo se portait plutôt bien au Québec jusqu'aux tragiques accidents des derniers jours.

Montréal est une des villes d'Amérique du Nord les plus agréables à pédaler. Et le Québec en son entier n'est pas une terre si inhospitalière à la pédale. Ce n'est peut-être pas le bon moment de le dire - cinq morts en quatre jours -, mais il se trouve que je pédale le Québec depuis près de 40 ans, et je vous assure qu'il y a 40, 30 ans, le vélo était un sport véritablement extrême au Québec. Je me souviens de tentatives d'assassinat en Beauce et au Saguenay par des fous qui me jetaient des gobelets de café par la portière, klaxonnaient comme des malades en arrivant derrière moi ; je me souviens d'un camion en Beauce qui transportait des vélos - des vélos! - qui m'a envoyé dans le fossé.

On est loin de ce temps-là. Les mentalités ont changé. Dans la grande région de Montréal, le vélo n'est plus un ovni. La majorité des automobilistes partagent la route sans état d'âme, prennent acte de la présence des vélos. Ne parlons pas de courtoisie, parlons d'une prudente indifférence. Il y a 20 ans, les mêmes étaient suprêmement agacés, faisaient ce geste du bras qui voulait dire : ôte-toi du chemin. Bien sûr, il reste des imbéciles et des rednecks. Et non, le Québec ne sera jamais l'Europe, où le vélo fait partie du paysage tout autant que de la culture. Reste que le Québec est tout à fait pédalable.

Cependant, pas sur la 112. Pas sur la 104, juste en dessous. Pas sur la 133, là où elle n'a pas d'accotement asphalté. J'ai écrit cela samedi et des cyclistes fâchés me disent : pourquoi pas ? Aucune loi ne nous l'interdit et je paie des impôts comme les automobilistes. Pourquoi pas ?

Parce que ce n'est pas une bonne idée. Parce que, sur les routes à grande circulation, sans bande cyclable, il devient problématique de contourner des cyclistes.

Ce ne sont pas les petites routes et les rangs asphaltés qui manquent pour se promener, ou pour rouler fort, ou se rendre avec ses sacoches où veut aller. De chez moi à Montréal, cinq ou six parcours possibles. Autant pour aller à Sherbrooke, à Burlington, à Boston, à New York. Des parcours totalement sécuritaires? Non, c'est vrai, pas totalement. Entendons-nous : pour une sécurité absolue, oubliez le vélo. Promenez-vous en ambulance. Comme ça, s'il arrive quelque chose, vous serez plus vite rendu à l'hôpital.

J'ai peur de ce qui s'en vient. J'ai peur du raidissement de ces cyclistes militants qui réclament le partage de routes qui ne sont tout simplement pas partageables. Je redoute plus encore que les précautionneux petits futés du ministère de Mme Boulet précautionnent à tout va, interdisant ceci et cela, obligeant à ceci et cela.

La Société du parc Jean-Drapeau vient de décider de poser des chicanes pour ralentir les cyclistes qui s'entraînent au circuit Gilles-Villeneuve. Prétexte : 21 accidents dans le circuit l'an dernier, dont un qu'on a dû évacuer en ambulance. Un ! UN ! Vingt et un accidents en six mois, moins de quatre accidents par mois, un accident par semaine pour des centaines et des centaines de cyclistes qui vont s'entraîner sur le circuit à des vitesses de 30 à 45 km/h. Cela arrive, de chuter, à cette vitesse-là. Cela arrive, de se casser la clavicule en chutant.

Ils vont poser des chicanes pour quelques clavicules brisées.

J'ai très peur de ce qu'ils sont capables de faire pour cinq morts.