«Esquisse du vrai visage du français au Québec.» C'est ainsi que Pierre Curzi, le porte-parole péquiste en matière de langue, a intitulé son étude sur l'état du français. Il y a un mot de trop dans le titre: vrai. Pas parce que l'étude est mensongère, mais parce qu'il n'y a pas de vérité absolue dans ce domaine complexe, coloré par nos réactions subjectives et nos sensibilités politiques.

Mis à jour le 9 avr. 2010
Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

Ce que M. Curzi propose, c'est une des lectures de la réalité linguistique, celle de la mouvance souverainiste, toujours plus inquiète. Est-il convaincant? Son rebrassage de chiffres connus confortera les angoissés de la langue. Mais les mêmes chiffres permettent une autre lecture, qui ne mène pas à conclure que Montréal s'anglicise.

 

Le chiffre qui a mobilisé les inquiets de la langue, repris par cette étude, c'est que la proportion des francophones est passée sous les seuils psychologiques de 50% sur l'île de Montréal et de 80% au Québec. Ce phénomène se retrouve dans tous les pays industrialisés, parce que l'immigration réduit le poids des populations de souche. Cela frappe autant les anglophones. Il est abusif de décrire cela comme un recul ou un déclin du français.

Les données de M. Curzi montrent que le nombre de Québécois dont la langue d'usage est le français augmente quatre fois plus que celle de l'anglais au Québec, et deux fois plus dans la grande région montréalaise. À une exception, l'île de Montréal elle-même, où les francophones sont en légère baisse et les anglophones en légère hausse. Là encore, la principale cause n'est pas linguistique, c'est le déménagement des francophones vers les banlieues.

Faute de baisse du français, l'étude, pour justifier l'inquiétude, doit aller sur un autre terrain, celui de sa hausse insuffisante. Elle montre que l'abandon de leur langue maternelle par les immigrants se fait autant en faveur de l'anglais que du français au Québec, même si les francophones sont beaucoup plus nombreux. C'est encore plus marqué à Montréal. Cela mène à la principale conclusion de l'étude sur la force du pouvoir d'attraction de l'anglais. Elle appelle quatre remarques.

Au plan statistique, l'étude affirme que, sur l'île, l'attraction de l'anglais était cinq fois plus forte. Le calcul qui a permis d'obtenir ce chiffre, qui permet un impressionnant effet de levier - le ratio de deux ratios d'un écart - est trop alambiqué pour être pris au sérieux.

Au plan historique, l'adoption d'une nouvelle langue d'usage chez un immigrant est l'aboutissement d'un long processus, qui peut prendre plus d'une génération. Les chiffres de 2006 ne reflètent pas l'attraction de l'anglais aujourd'hui, mais des choix faits souvent avant la loi 101. De nombreuses données, dont l'étude ne parle pas, montrent que les immigrants plus récents choisissent bien plus le français que l'anglais.

Au plan géographique, cette façon d'isoler l'île et de ne jamais regarder l'ensemble de la région métropolitaine ne donne pas un portrait linguistique fidèle de la zone urbaine. Il y a quelque chose de parfaitement arbitraire à inclure Pointe-Claire et pas Longueuil.

Enfin, au plan linguistique, les progrès du français ne se mesurent pas seulement par l'abandon de la langue d'origine, mais par la langue que l'on parle au travail, à l'école, au magasin, dans la rue: la langue publique. L'étude n'en parle pas.

Le français n'est pas menacé. Il a des défis. Surtout le poids de l'anglais comme lingua franca, et l'intégration plus difficile d'une immigration diversifiée. Ces défis sont très différents de ceux qu'affrontait la loi 101. Il y a quelque chose de déphasé à les aborder avec la même grille, le même langage, les mêmes peurs et les mêmes solutions qu'il y a 35 ans.