Pat Burns livre sa dernière bataille: atteint d'un troisième cancer, l'homme de hockey sait que la fin approche. Réjean Tremblay s'est entretenu avec lui hier, et avec sa femme, Line.

Mis à jour le 30 mars 2010
Réjean Tremblay LA PRESSE

«Quand quelque chose comme ça arrive, quand tu sais que la fin approche, ton coeur s'adoucit. Tu t'ouvres plus, tu te rapproches encore plus de ta femme, de tes enfants, de tes amis pis du Bon Dieu. Faut pas pleurer sur la vie, faut accepter. Je pense que je suis serein.»

La voix de Pat Burns était bonne hier midi. Pas comme certains matins de la semaine dernière où on la sentait cassée, éraillée, essoufflée: «Je suis des traitements de chimiothérapie depuis quelques semaines. Pas pour espérer guérir mais pour retarder la progression de la maladie. Pour me donner encore un peu de temps. Mais la chimio, c'est tough pis ça m'affaiblit. Mais le matin, je suis pas pire, c'est dans la journée que je perds mes forces», de dire Burns.

Aujourd'hui, il aura droit à un autre traitement. Le reste de la semaine va être difficile. Pour ne pas employer des adverbes inutiles.

* * *

Plus tôt dans la journée, j'avais longuement discuté avec Line Burns. C'est une belle histoire d'amour que celle-là. À un moment donné, Pat Burns a été congédié par une équipe. Il s'est retrouvé commentateur à CKAC et un soir de souper, il s'est assis à côté de Line Gignac. Le reste, c'est l'histoire d'amour.

Line a accompagné son bourru de mari à Stanstead vendredi dernier. Vous avez vu les photos et les images télé. Au lieu de retrouver le gros Pat, robuste ancien policier de 6 pieds et de plus de 200 livres, on voyait un homme émacié et diminué flottant dans son complet pourtant déjà retouché. Son cancer du poumon, troisième cancer que combat Pat Burns, occupe tout le corps de cet homme fort. Des métastases ont d'ailleurs envahi d'autres organes. Et la douleur est fulgurante.

Mais Line était souriante: «Dis pas qu'il était fort. Il est encore fort. Il ne se plaint pas. Il tripe avec son hockey et son émission est très importante pour lui. Ses amis l'appellent et quand il en a la force, il leur parle», dit-elle.

«Quand je l'ai marié, ce n'était pas pour porter le nom de Mme Burns. Je l'ai marié pour le meilleur et pour le pire. Il y a eu le meilleur et il y a eu le pire. Je l'ai déjà ramassé en petits morceaux. Mais là, il est serein. Dans le fond, c'est toujours une question d'attitude. Et l'amour trouve des voies différentes. Depuis un an, je pense qu'on a abordé tous les sujets dont un couple peut discuter. Il veut donner son opinion sur ce que sera ma vie après son départ. Je pense qu'il en a le droit. Il est drôle et il est capable d'humour. Bien, tu le connais, Pat! C'est tout un homme», de dire Line Burns.

Le voyage à Stanstead était très important pour Pat. On sait que les gouvernements ont décidé d'investir dans un aréna qui va porter son nom. Il a trouvé le moyen de faire l'aller et retour malgré une fatigue immense: «Je pense qu'il a fait ça pour ses enfants. Et pour les enfants en général qui vont profiter de l'aréna. C'était vraiment pour les enfants», d'ajouter Line.

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Pat Burns a apprécié le voyage et le fait que le premier ministre Stephen Harper se déplace jusqu'à Stanstead: «J'ai fait ça avec mon coeur. J'avais même pas de discours écrit. Tu sais comment ça marche dans la vie. Les politiciens font des discours. Il y a ce que tu es obligé de dire et il y a ce que tu veux dire. Moi, j'étais plus obligé de rien dire. Je pouvais dire ce que je voulais. Parler avec mon coeur. C'est pas ma vie qui compte dans cette histoire, c'est dans le futur que ça va servir. C'est ça que je voulais. C'est pour ça aussi que j'espère que Stanstead va gagner le concours Hockeytown. Pour que ça serve aux jeunes», d'expliquer Burns.

C'est toujours délicat de faire entrer dans un texte des propos qui n'ont rien de l'entrevue habituelle. Mais en même temps, ça peut faire comprendre l'homme.

J'ai toujours aimé Pat Burns. Depuis le premier jour. On partageait des passions communes. Et honnêtement, j'avais la gorge serrée pour lui dire que je voulais écrire un texte tout de suite. On attend toujours une semaine de trop pour tracer le portrait des hommes qui vont s'en aller.

«Je veux pas donner d'entrevues. Je reçois plein de demandes de petits magazines, mais ça me tente pas. Quand je suis revenu de mon rendez-vous chez le médecin tantôt, Line m'a dit que t'avais appelé. On a eu nos différends mais j'ai toujours senti le respect dans nos affaires. Pis, tu me connais», m'a-t-il dit.

J'arrête là la sensiblerie. Mais j'avais la chair de poule quand j'ai raccroché.

Faut vous dire que Pat l'Irlandais avait un caractère fort. Et bouillant. Il n'avait peur de personne. Absolument personne.

Quand il était coach du Canadien, surtout à ses débuts, il était incroyablement méfiant. Faut dire que comme officier de police «undercover», il avait fait partie d'un groupe de motards, s'était retrouvé en prison et avait connu de l'intérieur les habitudes des bandits.

Par exemple, bien avant le 11 septembre 2001, il ne perdait jamais de vue son sac de voyage à l'aéroport. «N'importe qui pourrait y glisser un sac de dope», disait-il pour expliquer cette méfiance qui ne le laissait jamais.

Tout comme il gardait farouchement secrète la vie de ses enfants. Pas question qu'ils aient à payer le prix d'avoir un père célèbre. Il était la discrétion absolue.

Il savait que j'écrivais des séries de télévision. Parfois, il me disait. «J'aurais une bonne histoire pour toi.» C'était habituellement si passionnant que ça se retrouvait dans Scoop, que j'écrivais à l'époque.

Il avait le don de tout savoir ce qui se passait dans le vestiaire. Quand on jasait trop longtemps avec un joueur, on entendait une grosse voix qui lâchait: «Coudon, es-tu en train de te confesser?» Le message passait. Le joueur était mieux de raconter des banalités.

Pendant la finale de 1989 contre les Flames de Calgary, j'avais écrit un texte plutôt vicieux, je le reconnais après toutes ces années, et Pat s'était mis en colère. Une vraie colère de Pat Burns, c'était impressionnant. Tellement que j'avais été banni du vol nolisé du Canadien. Pour ma propre protection, m'avait-on expliqué.

Mais avant le vol, le midi, Burns tenait un point de presse. Il était assis et des journalistes se regroupaient autour de lui. Quand le coach est en maudit, il n'y a qu'une façon de lui faire savoir qu'on n'est pas intimidé, c'est d'aller s'asseoir directement devant lui. C'est ce que j'avais fait. Ça s'était plutôt bien passé.

Deux jours plus tard, à Montréal, Burns tenait un autre point de presse. Cette fois, fort poliment, j'avais posé une question. Il avait hésité à peine une seconde. Avant de répondre: «C'est une bonne question, Réjean... je dirais...»

Le code était facile à déchiffrer. C'était correct, on n'en parlerait plus.

C'était du Pat Burns tout craché.

* * *

Trois ans plus tard, le Canadien a été éliminé par les Bruins de Boston. Et j'avais confessé une dizaine de joueurs l'après-midi du dernier match. Ils étaient fatigués des méthodes autoritaires de Burns et ils s'étaient vidés le coeur. Anonymement, bien entendu. J'avais à peu près tout écrit ce qu'on m'avait raconté.

Deux jours plus tard, le téléphone sonnait à la maison. C'était Burns: «Rej, je suis dans le bureau de Serge Savard. J'ai accepté le job à Toronto. C'était le temps que je change d'air. Je voulais te remercier du travail que t'as fait. C'était honnête, pis c'était pas toujours facile.»

À ce jour, je ne me rappelle pas ce que j'avais répondu. Mais je sais que je l'avais respecté encore plus.

* * *

L'an dernier, on s'est parlé au mois de mars. Je rêvais d'une dernière ride de moto avec lui. J'aurais à endurer ses taquineries parce que je ne roule pas sur une Harley ou une Indian, ses montures favorites, mais ça n'avait aucune importance. J'étais à Lake Worth, il était à Tampa. Une ride de trois ou quatre heures en coupant par les terres. «Viens-t'en, je vais te montrer le coin», m'avait-il dit.

Le lendemain, il ne faisait pas beau et j'ai été trop paresseux pour faire la route.

Hier, Line Burns m'a dit qu'elle doutait que son Pat ait pu prendre la route de toute façon. Mais pour une couple de kilomètres, le long de la baie de Tampa. Pas trop vite. Les cheveux au vent. Me semble que ç'aurait été bon...

Il n'est plus question de moto. Il est maintenant question de beaucoup de repos, d'un peu de lecture, de quelques conversations téléphoniques avec Lou Lamoriello ou Ken Hitchcock, ses vieux amis, et de télévision avec Line.

Hier, avant de raccrocher, Pat Burns a lâché: «Le docteur m'a dit: «T'es fait fort, tu résistes. Essaye de bien manger.» Mais là, je commence à sentir que mes papilles - c'est de même qu'on dit ça? - goûtent moins. Mais j'essaye de manger. Je veux profiter de chaque jour que le Bon Dieu nous donne.»

Photo: Reuters

Pat Burns entouré des siens: sa femme Line à gauche, son petit-fils Samuel et sa fille Maureen.