J'ai accoté mon vélo au même gros érable que d'habitude, dans le parc des deux églises du village de Franklin, et je me suis assis sur le même banc de pierre, sur lequel on a gravé: The Lord is my shepherd.

Pierre Foglia LA PRESSE

Le nono qui a fait graver cela a-t-il pensé que les promeneurs et les cyclistes allaient y poser leur cul? Moi, j'y pense chaque fois, avec un certain embarras.

Mon vélo n'est pas exactement accoté à l'érable mais aux buckets qui en recueillent l'eau, avec leur petit chapeau de tôle pour protéger le chalumeau. Tous les érables du parc sont entaillés.

Au village précédent aussi - East Franklin -, je m'étais arrêté à la petite église protestante, flanquée de son cimetière, dont je connais bien les mortes de la première rangée. Bonjour, Minnie. Minnie Bartholomew, morte le 6 septembre 1874. Bonjour, Sara. Sara Noble, 1840-1902. Bonjour, Mary. Mary Armstrong, morte en couches le 26 juin 1860.

Des fois, j'imagine qu'elles étaient amies et que, certains soirs d'été, elles allaient à pied jusqu'à la frontière du Canada en se tenant par le bras.

C'était jeudi. Ce n'était pas ma première sortie. Il faisait ce temps qu'il fait depuis deux semaines. Tu ne t'imagines quand même pas que l'hiver est fini, m'a lancé le douanier américain au poste de Frelighsburg. Un jeune douanier qui s'ennuyait. Il m'a demandé combien valait mon vélo.

Rien. Je l'ai acheté en 1981 pour un voyage en Chine.

T'as roulé en Chine avec ça?

Et au Vietnam. Et en Thaïlande. Et à Calcutta. Et dans les tous les États des États-Unis sauf le Dakota du Sud, celui du Nord et le Nebraska.

J'aime bien qu'il soit aussi déglingué que moi, avec ses manettes au cadre, sa chaîne qui saute sur les pignons usés, ses petites plaques de rouille sur le cadre, comme moi sur mes mains.

Avant de partir, au crayon feutre, j'ai fait un «R» sur le dos de ma main. «R» pour «penser à respirer». Dans la vie, je ne respire pas. En 69 ans, j'ai peut-être respiré deux ou trois fois, c'est tout. Quand je suis né. Une autre fois quand des cons m'ont poussé dans une piscine, en revenant à la surface. Le «R» m'y fait penser. C'est même pas respirer qui me fait du bien, c'est compter mes respirations: 3, 4, 5, 17, 18...

Ne pas penser devant - 19, 20, 21. Je pense toujours devant. La phrase suivante, alors que celle-ci n'est pas finie. Je ne suis jamais ici, maintenant. Je suis déjà après le tournant. Je suis tout à l'heure. Je suis demain. Je suis où je vais être, jamais où je suis. C'est comme ça que je suis arrivé à 69 ans plus vite que n'importe qui.

Respire. Compte, 117, 118, 119. Reste là, dans la côte de North Sheldon, dans le bleu céruléen du ciel, dans la couronne de silence qui t'environne, dans la fumée qui sort tout droit des cheminées des cabanes à sucre, dans la ruée des vaches que tu viens d'effrayer et qui se sont toutes mises à courir en même temps dans leur enclos.

Reste là, dans la beauté des choses qu'exaltent de petites laideurs de temps en temps. Un bungalow jaune, les colonnades idiotes d'une maison de ferme, le désastre silencieux d'un grange affaissée, un chien hargneux au bout de sa chaîne, la dissymétrie de la vallée hérissée d'arbres nus.

Respire.

LA PSYCHANALYSE - Ce que M. Clotaire Rapaille a dit des gens de Québec - «fiers mais complexés, sadomasos, obsédés par Montréal et fanas de radio-poubelle» -, combien de fois l'ai-je moi-même écrit? Dix fois? L'ont écrit aussi, au moins une fois, tous les chroniqueurs de la province - sauf ceux de Québec, bien entendu: on ne peut pas se psychanalyser soi-même. C'est la première règle. La seconde règle, c'est que la consultation doit être payante.

Quand tu dis à quelqu'un: «T'es rien qu'un crisse de moron complexé», c'est une insulte. Mais si tu lui dis: «T'es rien qu'un crisse de moron complexé, ça fera 300 000$ mon ami», c'est un diagnostic. Lacan: «L'argent payé au psychanalyste dans une cure n'est que très accessoirement la rémunération du service, le rôle essentiel de l'argent est de valider l'échange.»

Pour 300 000$, M. Clotaire Rapaille a donc validé ce que tout le Québec dit de Québec depuis toujours. Arthur Buies, une des premières grandes plumes du journalisme québécois, a écrit dès 1874: «La nature ayant fait de Québec un roc, ses habitants l'ont creusé et en ont fait un trou.»

Rien à voir - un peu quand même: je tiens de source fiable, bien que très littéraire, que Clotaire Rapaille n'est pas son vrai nom. Il s'appellerait en réalité Gustave Pécuchet, fils de Romain Pécuchet et de Françoise Bouvard. Pis? me direz-vous. Pis rien.

AVEC MES EXCUSES - Mais non, je ne suis pas aux Jeux paralympiques. C'était une blague. Quand je vous disais que mes boss me renvoyaient à Vancouver parce qu'ils m'avaient trouvé particulièrement inspiré pendant les vrais Jeux, c'était une autre blague encore plus drôle. Quand je disais que j'avais hâte d'arriver pour la cérémonie d'ouverture des paralympiques, c'était une blague aussi.

Par contre, la plainte au Conseil de presse n'en est pas une. Comment savoir quand c'est une blague et quand ce n'en est pas? C'est très difficile. N'allez pas attraper mal à la tête avec ça. Je vais essayer de m'améliorer et je vais peut-être demander à Stéphane Laporte de me donner un cours de blague. En attendant je n'en ferai plus.

Voilà. Il faut que je vous laisse, ça sonne à la porte. Je crois que ce sont des Chinois qui veulent acheter ma terre. Ça tombe bien, je songeais justement à m'exiler. L'Arménie, pourquoi pas, son climat, ses grands champs de lin où dansent de petits lapins... Et aussi, cela ne m'est pas indifférent, l'Arménie est un nation émergente en curling en chaise roulante.

Je vous aime. Si, si. Ça ne paraît pas toujours, mais c'est bien là, dans mon coeur.