L'engouement récent pour l'achat local en alimentation s'explique largement par l'environnement. En achetant des produits de chez nous, on réduit le nombre de kilomètres qui séparent la ferme de la table, et on contribue ainsi à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

C'est cette logique que questionne une distrayante étude de l'Institut économique de Montréal, signée par le géographe Pierre Desrochers. L'achat local peut être une excellence chose, mais pas pour sauver la planète. Parce que le concept de kilomètre alimentaire n'est pas un outil solide pour mesurer l'empreinte carbonique des aliments que l'on consomme.

 

Il y a deux types d'arguments pour contester la logique du kilomètre alimentaire. Le premier est de nature strictement économique, et ne fera pas l'unanimité. L'agriculture moderne repose sur la spécialisation et les échanges. On concentre ses efforts sur ce que l'on fait bien, en fonction des contraintes géographiques et climatiques, ce qui permet d'augmenter la productivité; et on achète ailleurs ce que les autres font mieux que nous. La logique de l'achat local, si on la poussait jusqu'au bout, mène à l'autarcie, ce qui n'est certainement pas une solution.

L'autre argument porte sur la comptabilité environnementale. Si on se préoccupe des GES, il ne faut pas seulement tenir compte des émissions dues au transport. Il faut plutôt regarder l'ensemble du cycle de vie des aliments, les intrants, l'activité agricole, l'entreposage, le packaging et le transport. Ça change le portrait.

Ce que dit le géographe, en s'appuyant sur diverses études, c'est d'abord que le transport ne compte que pour une fraction assez modeste des GES produits par les aliments, 11% selon une étude britannique. Que le transport international, souvent par train ou par bateau, a un impact relativement faible, parfois moindre que la composante locale, entre la ferme, l'entrepôt, l'épicerie et la maison.

En outre, dans bien des cas, l'empreinte carbonique d'un aliment produit localement sera plus grande que celle d'un aliment importé. L'étude donne l'exemple des fraises californiennes, dont le rendement par hectare est cinq fois plus élevé qu'en Ontario. Une autre étude récente arrivait aux mêmes conclusions en comparant le saumon pêché dans le Pacifique au saumon atlantique d'élevage.

Il faut prendre cette note de l'IEDM pour ce qu'elle est, un texte polémique qui veut questionner des idées reçues. On trouvera également bien des exemples de produits agricoles locaux dont l'empreinte carbonique est moindre que celle de produits importés. Et bien des études sérieuses arriveront à des conclusions contraires. Mais le but de l'exercice, c'est de nous rappeler la complexité des choses. Le critère du kilomètre alimentaire, appliqué mécaniquement, est simpliste.

Cela ne devrait pas servir à remettre en cause l'achat local, un choix qui se justifie pleinement pour soutenir notre agriculture et l'aider à évoluer, pour trouver la fraîcheur, la qualité, le terroir que peut offrir une production de proximité. Mais il faut le faire pour les bonnes raisons.

Mais cela peut nous aider à nous méfier des vérités révélées. La science n'est pas une religion. La connaissance n'est pas absolue. On a vu ce qui arrive quand on confond la recherche scientifique et la défense d'un dogme avec le débat autour de certaines entorses dans les recherches du GIEC. On peut être inquiets du réchauffement climatique tout en gardant son esprit critique et en acceptant le doute et les zones grises.

Il faut également se méfier des bons sentiments. Bien des gestes que l'on fait pour l'environnement servent surtout à nous donner bonne conscience. Ce qui compte, ce ne sont pas les modes, ni la rectitude, mais des changements de comportements qui donneront quelque chose. Cela exige une dose d'écoréalisme, et même un peu d'écocynisme.