On assiste, depuis le tremblement de terre qui a détruit Port-au-Prince le 12 janvier dernier, à un formidable élan du coeur de la part de la population québécoise. Les dons aux organismes de bienfaisance actifs à Haïti affluent. Les Québécois supplient les gouvernements de faciliter l'immigration des Haïtiens.

Mis à jour le 26 janv. 2010
André Pratte LA PRESSE

Cet élan de générosité est tout à l'honneur des Québécois. Toutefois, une fois les dons versés, une fois les orphelins embrassés, une fois les nouveaux citoyens accueillis, cet élan s'essoufflera-t-il? Il faudra, en tout cas, prendre garde ne pas trahir notre générosité initiale par notre indifférence sur la longue durée.

 

Hier, les participants à la rencontre internationale de Montréal ont convenu qu'il faudra une dizaine d'années pour reconstruire Haïti. Pendant ces longues années, laisserons-nous nos gouvernements verser seuls les sommes nécessaires ou continuerons-nous de répondre aux appels de la Croix-Rouge, d'Oxfam, de l'Unicef, de Médecins sans frontières?

Il y a davantage. Accueillir à bras ouverts les immigrants venus d'Haïti, c'est bien. Mais qu'arrivera-t-il ensuite? Beaucoup d'Haïtiens se sont très bien intégrés à la société québécoise, à laquelle ils contribuent beaucoup. Toutefois, des milliers d'autres vivent dans la précarité et sont victimes de racisme. Pensons à la situation à Montréal-Nord, où la frustration a éclaté en violence à l'été 2008. Les données les plus récentes montrent qu'au Québec, le taux de chômage des immigrants de minorités visibles reste plus élevé que celui des Blancs même 15 ans après leur arrivée. En Ontario, pourtant, cet écart disparaît avec les années passées au pays. Se peut-il que nous ne soyons pas aussi accueillants que nous le pensons?

Devant les horribles images nous venant d'Haïti, nous nous sentons proches du malheur de ce peuple. Cependant, que faisons-nous pour notre tiers monde à nous? Hier, le Journal de l'Association médicale canadienne publiait une étude sur l'issue des grossesses dans les villages inuits du Canada. On y apprend que le taux de mortalité foetale et infantile est presque trois fois plus élevé au Nunavik (nord du Québec) que dans le reste du pays. Dans ces mêmes villages, l'espérance de vie a baissé de 67 à 63 ans entre 1991 et 2001, ce qui la rapproche dangereusement de l'espérance de vie... en Haïti (avant le tremblement de terre, évidemment).

Il n'y a pas de téléthon pour le Nunavik. Ni les artistes ni les réseaux de télévision ne se mobilisent pour ce petit peuple. Et pourtant, même si la terre n'a jamais tremblé sous leurs pieds, les Inuits souffrent.

Notre générosité pour les Haïtiens doit être durable. Elle doit se manifester non seulement par des dons, mais aussi par la lutte à la discrimination, dans l'emploi et le logement notamment. Et des élans du coeur, nous devrions en avoir aussi pour ceux qui, sur notre territoire, vivent dans des conditions inadmissibles.

apratte@lapresse.ca