En mars dernier, la ministre responsable de l'ACDI, Bev Oda, a fait une visite officielle à Port-au-Prince, question de discuter avec des membres du gouvernement haïtien de l'efficacité des programmes d'aide largement financés par le Canada.

Mis à jour le 16 janv. 2010
Vincent Marissal LA PRESSE

Le gouvernement haïtien avait fait les choses en grand et réuni une dizaine de ministres autour de la table. La conversation allait vite devenir pour Mme Oda un cours en accéléré sur les innombrables problèmes d'Haïti. Et une belle illustration des défis incommensurables sur le chemin de la reconstruction.

 

La réunion aurait pu s'intituler «La guerre des priorités», car chaque ministre insistait sur l'importance de ses projets et sur l'urgence de recevoir des fonds.

- La priorité, c'est nécessairement la santé, les soins aux malades, les hôpitaux, avait lancé le ministre de la Santé.

- Les hôpitaux, c'est important, mais comment s'y rendre sans routes? avait répliqué le ministre des Transports.

- Un hôpital pour soigner les malades et des routes pour s'y rendre, c'est très bien, mais il faut de l'électricité pour faire fonctionner les hôpitaux, avait renchéri le ministre responsable de l'énergie...

Et ainsi de suite... Santé, infrastructures, électrification, éducation, sécurité publique, transports, autant de légitimes et urgentes «premières priorités», pour reprendre une expression chère à Jean Charest.

Même en temps «normal» (la normalité étant une chose bien relative en Haïti), établir un plan d'aide et de développement dans un pays comme Haïti relève de la haute voltige politique, financière et logistique. Imaginez maintenant.

Ironiquement, Bev Oda devait d'ailleurs se rendre en Haïti demain pour annoncer la construction d'un hôpital aux Gonaïves, 15 mois après le passage dévastateur de l'ouragan Jeanne. Mme Oda a plutôt écourté une tournée en Amérique du Sud (elle était en Bolivie ces derniers jours) pour rentrer prestement à Ottawa.

Le cercle vicieux qui accable Haïti, c'est ça: à peine commence-t-on à se relever d'une catastrophe qu'une autre, encore pire, s'abat sur le pays.

Aujourd'hui, le plan de reconstruction post-Jeanne semble bien futile, tout comme les appels du gouvernement canadien à la stabilisation politique d'Haïti.

Au sommet de la Francophonie à Bucarest, en 2006, Stephen Harper avait dit: «Haïti est maintenant le plus important bénéficiaire de l'aide canadienne dans les Amériques, à hauteur de plus de500 millions en cinq ans. Mais la tâche est énorme et englobe la réforme judiciaire, la reconstruction sociale et économique, et surtout la réconciliation nationale et le renforcement des institutions démocratiques. Ensemble, je sais que nous réussirons. Nous devons réussir. Ce pays a trop souffert pendant trop longtemps.» (À noter: Haïti est maintenant le deuxième bénéficiaire de l'aide canadienne, après l'Afghanistan).

Outre les problèmes logistiques et l'immense retard en Haïti, l'aide canadienne se bute à un autre problème de taille: la corruption endémique dans l'appareil gouvernemental. Le Canada doit donc s'en remettre aux ONG plutôt que de traiter directement avec le gouvernement haïtien.

Le lien de confiance entre le Canada et les hauts dirigeants haïtiens s'était beaucoup amélioré depuis quelques années, mais il ne reste plus rien aujourd'hui de l'appareil gouvernemental.

Retour à la case départ, donc.

Avant longtemps, le Canada sera aux prises avec un autre pressant problème: doit-on accélérer le traitement des demandes d'asile des Haïtiens (ils seront vraisemblablement des milliers) et de réunification des familles?

Le Canada et le Québec ont grand coeur, mais il y a une limite, même après un tel drame, à la capacité d'absorption de nouveaux immigrants. Cette question soulève des questions de coûts (quel gouvernement payera pour accueillir les réfugiés?) et de sécurité (vérification d'usage des antécédents des demandeurs).

Les communautés haïtiennes de Montréal et de Toronto demandent au gouvernement fédéral d'accélérer le programme de réunification des familles (notamment pour les orphelins), mais cela n'est pas si simple. Il faut d'abord préciser la définition de «famille». Et s'assurer que les réfugiés soient pris en charge ici.

Selon Denis Coderre, il ne fait pas de doute que c'est le fédéral (et non Québec ou, ultimement, la Ville de Montréal) qui doit assumer les coûts, et il suggère de créer un programme ad hoc de réfugiés «temporaires», comme le Canada l'avait fait pour les boat people vietnamiens dans les années 70 ou, plus récemment, pour les réfugiés du Kosovo.

Le Canada a reçu 4248 demandes d'asile en provenance d'Haïti en 2008 et 1271 pendant les neuf premiers mois de 2009.

Parlant de Denis Coderre, voilà tout un retour après quelques mois de purgatoire à la suite de sa démission fracassante à titre de lieutenant québécois de Michael Ignatieff.

Omniprésent dans les médias depuis quelques jours, M. Coderre n'a pas reçu de mandat particulier du bureau de son chef, mais il ne pouvait rester sur la touche devant le drame haïtien. Ancien responsable du dossier Haïti dans le cabinet Martin, ancien ministre de l'Immigration, Denis Coderre compte des milliers d'Haïtiens dans sa circonscription, il parle créole et sa présence s'imposait naturellement dans les circonstances, malgré le froid avec son chef. Celui-ci ne peut d'ailleurs trop se plaindre: son parti n'a pas été aussi visible au Québec depuis des mois.

L'autre politicien s'étant le plus illustré cette semaine est sans contredit Stephen Harper. Dans les derniers jours, les Canadiens ont pu voir un M. Harper empathique, préoccupé du sort des sinistrés, bref, un homme qui a du coeur.

On est bien loin en tout cas du premier ministre froid qui semblait insensible au sort des citoyens canadiens retenus au Liban sous les bombardements israéliens en 2006 ou de celui qui parlait, en 2008, des bonnes occasions sur les marchés «grâce» à la crise économique.