Je me souviens de ma première chronique sur la maladie d'Alzheimer - cela fait sûrement plus de 30 ans. C'était une dame pas encore légume, confuse mais charmante. C'était rue Bernard, dans un vieil appartement. Son mari était là, qui me tombait sur les nerfs, un vieux beau avec un petit foulard au cou noué sur le côté. Il m'avait ramené au journal dans une auto sport.

Publié le 7 janv. 2010
Pierre Foglia LA PRESSE

Je me souviens de mon trouble. Alzheimer était un mot qu'on devait chercher dans le dictionnaire pour ne pas faire de faute...

Je me souviens quelques années plus tard d'un très bon documentaire de Paule Baillargeon. Pas longtemps avant (ou après?), le cinéaste Claude Jutra, celui qui a donné son nom aux Jutra, surtout celui qui nous a donné Mon oncle Antoine, est mort de la maladie d'Alzheimer - en fait, il s'est suicidé quand il a su qu'il l'avait.

On parle aujourd'hui de 480 000 Canadiens qui souffrent de différents types de démence. Ils seront deux fois plus dans 30 ans. Des chiffres effarants. Les dépenses en soins médicaux se calculent en dizaines de milliards.

La société Alzheimer du Canada vient de demander que l'on mette en place des programmes de prévention qui permettront de mieux gérer le fléau, d'où les articles que l'on lit ces jours-ci dans les journaux, ces entrevues à la télé qui ne nous disent pas grand-chose à part de manger du poisson, y a du phosphore dans le poisson, le phosphore, c'est très bon pour la mémoire.

Depuis deux jours, j'essaie de joindre des neurologues, des spécialistes du vieillissement. Personne ne m'a encore rappelé jusqu'ici. Pas grave, je vais poser mes questions. Si quelqu'un veut me répondre, je me ferai bien sûr un devoir d'en faire état.

Première question, en fait la seule : pourquoi?

Pourquoi 480 000 Canadiens souffrent-ils de la maladie d'Alzheimer?

Parce qu'ils ne mangent pas assez de poisson? De légumes? Trop de gras, comme j'ai entendu un médecin le dire l'autre soir à la télé ? En fait, il disait qu'une cuisine de type méditerranéen pourrait ralentir la progression de la maladie. Je veux bien, mais cela ne répond pas à ma question : pourquoi?

Je n'ai pas derrière la tête des réponses toutes prêtes, du type : parce que les pesticides, parce que la pollution industrielle, parce que ceci, parce que cela. Mais je peux quand même poser la question : a-t-on comparé par exemple l'incidence des cas d'Alzheimer des populations urbaines et rurales? Dans les rurales, s'est-on intéressé à l'incidence de la maladie dans les bassins de grandes cultures? Ou de grands vergers? Ou dans les régions d'élevage?

Au regard des statistiques actuelles, si je les ai bien lues, pourquoi moins de cas d'Alzheimer en France qu'au Canada, pourtant moins peuplé? Et en Europe en général? En Chine?

Et dans les pays du tiers-monde?

Je suis un peu tanné de me faire répondre qu'il y a moins d'Alzheimer dans les pays du tiers-monde parce qu'ils meurent d'autre chose avant. C'est juste pas vrai. Comme je suis tanné aussi de me faire répondre que, «dans mon temps», il y avait proportionnellement autant de démence chez les vieux qu'aujourd'hui, il y avait seulement beaucoup moins de vieux, c'est pour cela qu'on n'en parlait pas. C'est pas vrai non plus. Me semble que j'en aurais connu au moins quelques-uns. Pas un cas de démence dans ma famille (à part moi, je veux dire), dans ma rue, dans mon village.

Alors que là, tout de suite, je pourrais vous nommer 15 personnes atteintes d'Alzheimer. Pas toutes dans mon entourage immédiat, mais des gens que je croisais de temps en temps. Cet échange avec ma fiancée il y a quelques jours:

Tu sais, Marie, sur le chemin des Pruches, où tu vas faire aiguiser tes haches?

Celle qui est Alzheimer ?

Son mari vient de la placer à Iberville. Il était pu capable, c'était trop pour lui. Je l'ai vu au Metro. Je lui demande comment va Marie, il se met à pleurer.

Ça m'énarve quand on me dit que youpi, on a trouvé un nouveau diagnostic pour l'alzheimer à partir d'un test sanguin assez simple. Négatif comme je suis, je me dis : ça sert à quoi, au juste, de diagnostiquer un truc qu'on ne pourra pas soigner de toute façon ?

Ça m'énarve quand on me dit de manger du poisson pourri nourri à la moulée de merde dans des bassins de merde parce que c'est bon contre l'alzheimer.

Il est clair pour tout le monde que la solution à l'énorme problème de société que pose la maladie d'Alzheimer ne passe par le poisson mais par les proches aidants. Par le mari de Marie. Qu'attend-on pour les former, les assister, leur offrir - pourquoi pas ? - une garde partagée, deux mois à la maison, un mois en institution ? Cette statistique plus effrayante encore que les autres : 40 % des personnes qui prennent soin d'un proche atteint d'Alzheimer meurent avant le malade.

Ça m'énarve quand je demande pourquoi tant d'Alzheimer et qu'on me fait une réponse arithmétique : parce qu'il y a de plus en plus de vieux.

Je vous demande d'où ça vient, d'où ça sort, pourquoi cette «atrophie cérébrale diffuse».

RECTIFICATIF - Allons bon, voilà les linguistes fâchés. Et ils n'ont pas tort, je me suis trompé dans la première ligne de ma première chronique de l'année, et en me trompant j'ai induit que la nouvelle orthographe autorisait n'importe quoi. C'est faux. Donc, je disais dans cette première ligne : Michael Jackson est mouru en 2009. La nouvelle orthographe, dans sa logique, autorise effectivement mouru : courir-couru, pondre-pondu, tordre-tordu, mourir-mouru. Sauf qu'il fallait dire, bien sûr : Michael Jackson a mouru en 2009, et non pas est mouru. Avec mes excuses.