Le Journal de Montréal a publié samedi et mardi des textes insinuant que des éditorialistes et chroniqueurs de La Presse «défendent l'exploitation des sables bitumineux» en raison des actions que détient le propriétaire de La Presse, Power Corporation, dans la multinationale Total, impliquée dans d'importants projets en Alberta*. Par ces insinuations, notre concurrent déforme les propos des journalistes attaqués et entache injustement leur réputation.

Mis à jour le 24 déc. 2009
André Pratte LA PRESSE

Prétendre que «La Presse défend les sables», c'est faire fi des nombreux reportages que notre chroniqueur en environnement, François Cardinal, a publiés sur le sujet au cours des dernières années. François a notamment signé une série sur «L'Alberta saoudite», l'an dernier, faisant état de «la ruée vers le pétrole sale». À notre connaissance, aucun journaliste québécois n'a documenté avec autant de soin et de constance le problème des émissions de gaz à effet de serre produites par l'exploitation des sables bitumineux.

 

Par ailleurs, les chroniqueurs et l'éditorialiste cités n'ont jamais défendu inconditionnellement l'exploitation des sables albertains. Ils ont plutôt appelé à une exploitation responsable de cette ressource, visant à préserver l'environnement tout en profitant des retombées économiques formidables de cette industrie, notamment pour le Québec.

Dans le texte même dont le Journal de Montréal n'a cité que deux mots, Alain Dubuc écrivait: «L'idée, ce n'est pas de fermer le robinet du pétrole provenant des sables bitumineux, mais de trouver un rythme de croissance compatible avec les enjeux du réchauffement climatique. (...) Si on multiplie les gestes pour protéger les sables bitumineux, il est assez évident que ce sont d'autres provinces et d'autres industries qui supporteront le fardeau. Et ça, ça pourrait coûter très cher aux conservateurs.»

Lysiane Gagnon, pour sa part, n'a pas fait l'apologie de cette industrie, mais a simplement rappelé un fait indéniable: c'est en partie grâce au pétrole albertain que «le Québec peut se permettre de vivre au-dessus de ses moyens».

J'ai pour ma part toujours défendu un point de vue modéré à ce sujet, exprimé notamment le 27 novembre dernier: «Si M. Harper et son ministre de l'Environnement, Jim Prentice, montraient plus de conviction dans ce dossier (les changements climatiques), les Canadiens seraient mieux disposés à entendre leurs arguments à ce sujet. On les croirait davantage, aussi, s'ils travaillaient d'arrache-pied pour convaincre et aider le gouvernement de l'Alberta et l'industrie pétrolière à trouver des façons d'exploiter les sables bitumineux de façon moins dommageable pour l'environnement.»

Voilà ce que nous aurions dit aux gens du Journal de Montréal s'ils avaient pris la peine d'appeler La Presse pour obtenir notre version. Malheureusement, ils ne l'ont pas fait. Rappelons que dans les importants jugements qu'elle a rendus mardi sur la liberté de la presse, la Cour suprême souligne que «dans la plupart des cas, il est intrinsèquement injuste de diffuser des allégations de fait diffamatoires sans donner à la personne visée la possibilité de répondre». La Cour a aussi rappelé que «la liberté d'expression n'autorise pas à ternir les réputations». Or, c'est bien ce que notre concurrent a fait en imputant l'opinion de nos éditorialistes et chroniqueurs à leur prétendue servilité à l'égard de l'entreprise propriétaire de La Presse.

Dans le monde de l'information au Québec, l'année 2009 a été marquée par la collaboration qui s'est établie entre les journalistes de différents médias enquêtant sur les allégations de collusion et de corruption dans la construction et dans le monde municipal. Cette solidarité a été dictée par l'importance primordiale que ces médias accordent à l'intérêt public. Il est triste que cette grande année pour le journalisme québécois s'achève par une attaque aussi basse et mal fondée que celle du Journal de Montréal contre des collègues journalistes.

* L'intérêt financier de Power dans Total est de moins de 0,5%.