Fossile tant que vous voulez, n'empêche que j'ai été le premier journaliste de La Presse à utiliser un ordinateur en reportage. Et c'était un reportage à vélo, à part ça. C'était un petit appareil formidable, le TRS80 de Radio Shack, qui entrait facilement dans une sacoche. Je me revois dans un motel de Beauce, pas de ligne directe dans la chambre, je suis allé envoyer mon texte au bar du motel. Sur le comptoir, entre les bières des clients, il y avait l'ordi et les gros coupleurs en caoutchouc noir dans lesquels il fallait entrer le deux-ronds du téléphone. Quand l'ordi finissait par se connecter à celui de La Presse, il faisait un bruit de navette spatiale. Éberlué, un client m'avait lancé :

Publié le 12 déc. 2009
Pierre Foglia LA PRESSE

- C'tu toé, le bicyk à pédales?

À pédales tant que vous voulez, j'ai déjà été sur Facebook, moi, madame. Trois semaines. Je me suis retiré quand je me suis rendu compte que Facebook, c'est surtout un truc pour communiquer entre amis. Or, j'ai pas d'amis. J'en ai quelques-uns mais, comment dire? Pas très numériques?

Une collègue qui utilise beaucoup Facebook m'a dit ce matin qu'on y trouve beaucoup de conversations d'humeur entre amis, genre : je suis allée à un party hier, et ce matin oh ! là là, le mal de bloc. Je ne me vois pas appeler mon ami Ronald : Allô, Ronald, j'ai un peu mal à la tête ce matin.

Prends un Tylenol et fais-moi pas chier.

Ma collègue m'a donné un autre exemple. Une poussette pour les enfants ; tu lances un petit appel sur Facebook : est-ce que quelqu'un aurait une poussette?

Allô, Ronald, je me cherche une poussette...

Nous, c'était les hippies qui étaient comme ça, très troc, très convergence harmonique. N'allez pas croire que je suis contre le transpersonnel, ou contre le progrès. Je ne suis peut-être plus sur Facebook, mais je suis sur Twitter, ah si madame. Quand Lance Armstrong a annoncé son retour, l'an dernier, il a annoncé aussi qu'il donnerait de ses nouvelles tous les jours sur Twitter. Je me suis inscrit sur Twitter, pour réaliser trois jours après que je me contrecrissais totalement de savoir s'il avait ou non mal à la couille qu'il lui reste. J'ai cliqué sur «sign out», une fenêtre s'est ouverte, puis une autre, et une autre... Tu penses que c'est fini, oups, apparaît un message qui dit que la procédure a échoué. C'est pire qu'essayer de sortir d'une secte.

Bref, je suis toujours sur Twitter. Je n'y vais jamais, mais de temps en temps je reçois un courriel qui m'informe que Christine Badaboum ou Pamela Racicot «vous suit maintenant sur Twitter». Y a la photo de Pamela. Fiancée, viens voir : c'est pas pour te rendre jalouse ni rien, mais elle, là, elle me suit.

Je fréquente Wikipédia comme tout le monde, surtout parce que Google m'y réfère en une nanoseconde. Je suis dans un article sur la Roumanie, combien d'habitants à Bucarest? Je google Bucarest, Wikipédia surgit, j'y suis en confiance comme dans mon Larousse. J'y étais en confiance. Un jour, je reçois un courriel d'une lectrice qui me demande si c'est vrai que j'ai eu une aventure avec Jo Bocan, elle l'a lu dans Wikipédia. À l'époque, en juin 2008, je ne savais même pas que j'avais une page dans Wikipédia. Je vais voir et, effectivement, je lis ceci : Au début des années 1990 sa relation sulfureuse et très médiatisée avec la jeune chanteuse Joe Bocan, de 17 ans sa benjamine a fait l'objet d'un documentaire, «Aimer mieux, aimer vieux».

J'ai ri à «relation très médiatisée», j'ai ri au titre du documentaire, j'ai ri... n'empêche que ç'a été là pendant des mois, sinon des années, je n'en sais rien. Cela a été corrigé depuis, mais des milliers de gens l'ont lu. Y a même quelqu'un, cet été, au café Italia, qui m'a demandé si j'avais eu des enfants avec Jo Bocan.

Trois, monsieur. Dont un Noir.

La page actuelle est encore pleine d'erreurs, ce qui ne me dérange pas du tout. Je note tout de même que personne ne m'a appelé pour vérifier quoi que ce soit, ni s'excuser pour Jo Bocan.

Ai-je tout d'un coup douté de la population de Bucarest? Même pas. Douté du Web? Aussi bien douter du torrent qui emporte tout.

Le pire, le meilleur, le faux, le vrai, les ragots, les complots, même des assassinats, dont celui, symbolique, de ce pauvre garçon un peu replet, canadien je crois, dont le monde entier s'est moqué en le voyant en pyjama imiter si maladroitement un Jedi sur Youtube. J'en avais ri comme des millions de gens avant d'apprendre qu'il avait dû être traité en psychiatrie.

Je n'ai pas de blogue. Il faut dire que je suis probablement le journaliste qui en a le moins besoin. Le ton direct et complice des blogues de mes confrères, ça fait très longtemps que c'est le ton de cette chronique, qui n'a jamais été autre chose qu'un blogue, et cela bien avant que le mot même existe. Sauf que mon blogue, et je m'en félicite, est sans interaction avec le lecteur.

Ce que je n'aime pas de vos blogues, confrères, c'est qu'ils ne sont pas des îles. N'importe qui peut y aller à pied, s'asseoir sur votre galerie, jaser. Cette promiscuité, ouache! On dirait une commune. Vous n'avez pas connu les communes? Moi oui. C'est pour ça.

Un courriel sur trois me réfère à un blogue. Je n'y vais jamais, sauf l'autre jour, je ne sais pas pourquoi, une dame m'a demandé de jeter un coup d'oeil à celui de sa fille, étudiante en médecine. Je suis tombé sur un texte très beau. J'ai répondu à la mère que j'avais trouvé indécent que ce texte intimiste se retrouve sur un support exhibitionniste.

Cela résume bien mon rapport au Net. J'entends des gens qui sont pour, c'est maintenant notre galaxie, notre cité, l'avenir sera numérique ou ne sera pas. J'entends des gens qui sont contre, le Net est une poubelle, une honte, la fin de la démocratie, de la culture.

Moi, je ne suis pas contre. Je ne suis pas pour. C'est pire : je ne suis pas là. Je viens de la galaxie Gutenberg. Un monde ou les mots n'étaient pas rétro-éclairés. Un monde où l'on écrit en silence.

Qui sont donc ces gens qui parlent tout le temps de tout?

RIEN À VOIR - René Homier-Roy se demandait hier matin si des lecteurs étaient passés à côté de «l'ironie totale» - ce sont ses mots - de ma chronique de jeudi. Vous n'imaginez pas, René. Un record de tous les temps. Plein qui m'ont félicité d'avoir enfin compris. Même Jeff Fillion. Plein d'autres tellement fâchés... Forze un giorno me spiegherò.