Ardent militant d'une réforme du Sénat depuis des années, Stephen Harper vient de démontrer ce qui cloche avec cette institution en faisant... exactement ce qu'il a toujours reproché à ses adversaires libéraux.

Publié le 28 août 2009
Vincent Marissal LA PRESSE

Comme ses prédécesseurs libéraux, M. Harper a nommé hier un nouveau groupe de neuf sénateurs non élus, choisis unilatéralement en pigeant allègrement dans les rangs de son parti.

Ce matin, c'est surtout la nomination de Jacques Demers qui retiendra l'attention. Avec raison, d'ailleurs. Le bonhomme est très connu, très apprécié aussi (peut-on ne pas aimer Jacques Demers?). Et puis si le premier ministre a encore la possibilité de désigner seul et sans appel ceux qui auront l'honneur d'atterrir à la Chambre haute, vaut mieux que ce soit un Jacques Demers qu'un bon vieux bag man du parti au pouvoir.

Mais pourquoi diable Jacques Demers? Que vient-il faire dans cette galère?

Une piste d'explication: Jacques Demers, analphabète sorti du placard sur le tard, a croisé ces dernières années la femme de Stephen Harper, Laureen, elle-même impliquée dans l'organisme Raise-a-Reader (initiative de CanWest, propriétaire notamment du National Post) qui lutte contre l'analphabétisme au Canada. En 2006, M. Demers avait été l'un des porte-parole vedettes de l'organisme.

En s'associant à un personnage aussi populaire, M. Harper espère aussi évidemment montrer son parti sous un jour plus sympathique.

La nomination surprise de Jacques Demers fera donc jaser. C'est le but. Comme ça, on parlera moins des autres nominations, en particulier des organisateurs conservateurs qui auront maintenant un bureau à Ottawa payé par les contribuables. Comme leur salaire, d'ailleurs.

Ce n'est pas la première fois que M. Harper annonce des nominations spectaculaires parmi un lot de nouveaux sénateurs, question de créer un écran de fumée.

En décembre, lorsqu'il avait nommé 18 nouveaux sénateurs d'un seul coup (pas mal pour un premier ministre qui avait promis de ne nommer aucun sénateur tant que l'institution n'aura pas été réformée!), il avait caché aussi quelques organisateurs derrière les Mike Duffy (ancien animateur vedette de CTV), Pamela Wallin (elle aussi ex de CTV) et Nancy Greene Raine (ancienne championne olympique de ski alpin).

Moins connus du public, mais grands amis du Parti conservateur, les organisateurs québécois Michel Rivard et Leo Housakos ont aussi hérité d'un fauteuil au Sénat. MM. Rivard et Housakos sont encore actifs dans l'organisation et la collecte de fonds.

Cette fois, outre Jacques Demers, on retrouve quatre autres organisateurs ou membres influents du PCC: Doug Finley (proche conseiller de Stephen Harper, organisateur en chef de la dernière campagne électorale et mari de la ministre Diane Finley), Don Plett (le président du Parti conservateur), Carolyn Stewart Olsen (ex-attachée de presse de M. Harper) et Claude Carignan (maire de Saint-Eustache et candidat battu du PCC dans Rivière-des-Mille-Îles en 2008).

Ces nouveaux sénateurs retrouvent donc une autre organisatrice influente du PCC, Marjory Lebreton (nommée par Brian Mulroney en 1993), leader des conservateurs au Sénat. Au train où M. Harper comble les vacances au Sénat par des nominations partisanes, on pourra bientôt écrire «Quartier général du PCC» à l'entrée de l'institution.

En plus de récompenser les amis, ces nominations permettent d'offrir bureau, budget, personnel et prestige aux nouveaux sénateurs, qui peuvent évidemment vaquer à leurs occupations d'organisateurs tout en siégeant. Sans oublier que les sénateurs sont membres du caucus de leur parti et, à ce titre, ont accès aux réunions hebdomadaires au même titre que les élus. Il peut être utile, pour un organisateur, d'avoir accès au premier ministre, aux ministres et aux députés chaque semaine.

Remarquez, la pratique n'est pas nouvelle. M. Harper ne fait qu'imiter ses prédécesseurs. Dans le passé, les Leo Kolber, Jerahmiel Grafstein ou Paul Massicotte, pour ne parler que d'une poignée de loyaux organisateurs libéraux, ont aussi obtenu un siège au Sénat.

En 1984, Brian Mulroney avait même accusé son adversaire libéral John Turner d'avoir accepté tacitement les nominations partisanes (au Sénat et ailleurs) de Pierre Elliott Trudeau. Ce mémorable échange lors du débat des chefs de 1984 avait été un tournant décisif en faveur des conservateurs.

C'était il y a 25 ans, date de la prise du pouvoir des conservateurs, un événement que fêteront les bleus à Montréal en présence de M. Mulroney et de nombreux membres du gouvernement Harper.

À l'époque, M. Mulroney avait promis de faire le ménage dans les pratiques de copinage et de favoritisme. Une fois au pouvoir, il n'avait toutefois pas résisté à la tentation de récompenser lui aussi les amis du parti en les nommant au Sénat.

Un quart de siècle plus tard, son successeur succombe lui aussi à la tentation des nominations partisanes. Du coup, son modeste projet de réforme du Sénat (limiter à huit ans le mandat des sénateurs, notamment) vient de perdre encore un peu de crédibilité.

Stephen Harper a raison: il faut réformer le Sénat. Il vient d'en faire la preuve, encore une fois. Mais il ne faudra apparemment pas compter sur lui pour que cela se produise.