Michael Jackson aura sans doute été ce qui peut le plus se rapprocher d'une version pop et postmoderne des poètes maudits de la fin du XIXe siècle; ces créateurs géniaux, mais sombres et fantomatiques; ces marginaux voués au malheur, à la maladie et à la mort; ces illuminés à la fois vénérés et craints parce que, l'espace d'un instant, on entrevoyait chez eux les précipices sans fond de l'âme humaine.

Mis à jour le 26 juin 2009
Mario Roy LA PRESSE

Jackson?

Il est difficile d'imaginer un être d'un tel talent pour l'art. Au point, avec le stupéfiant Thriller de 13 minutes tourné en 1983 par John Landis, d'en inventer un nouveau: celui du vidéoclip, une forme d'expression qui donnera ensuite, et jusqu'à aujourd'hui, du meilleur et du pire.

 

Mais, en même temps, difficile d'imaginer un être aussi mal dans sa peau, au sens strict du terme, que Michael Jackson. À cause de cela, il se sera infligé de véritables tortures pour être encore et toujours quelqu'un d'autre, avec un autre visage et une autre couleur, jusqu'à ce qu'il soit effrayant à voir et qu'il se détruise, lentement mais sûrement, jusqu'à l'issue fatale d'hier.

Difficile d'imaginer un être aussi incertain de son identité. Était-il vraiment parvenu à l'âge adulte, en effet, lorsqu'il jouait de façon ambiguë avec des enfants dans son château de Neverland, dont les chambres étaient encombrées de poupées et de jouets, ou décorées de héros de bande dessinée grandeur nature?

Difficile d'imaginer un être aussi en phase avec la réalité de son monde et de son époque (l'album Thriller demeurera probablement à tout jamais le plus vendu de tous les temps). Mais, en même temps, aussi incapable de composer avec la fortune et l'infortune: à un certain moment, ses revenus proviendront surtout du catalogue des Beatles, qu'il a partiellement acheté. Et aussi incapable de se remettre en selle et de retourner sur scène: depuis 12 ans, il n'y était pas monté.

Difficile, enfin, d'imaginer un être dont l'héritage est aussi difficile à évaluer. Une fois passés la fureur et le bruit, que restera-t-il de lui, en effet, dans 10, ou 20, ou 30 ans? Jackson est arrivé au faîte de sa gloire au milieu des années 80, exactement au moment où le rock et surtout la pop changent, pas nécessairement pour le mieux, désormais portés par l'image et par l'attitude (prononcer à l'anglaise), par le clinquant et souvent, disons-le, par le vide.

Peut-on jurer qu'une partie de ce qu'a fait Jackson n'annonçait pas ça aussi?

Au bout du compte, il aura été un enfant prodige et une bête de cirque; un phénomène intrigant et inquiétant, arrivé abruptement au bout d'une vie impossible à laquelle «aucun simple mortel ne peut résister» - il s'agit d'une strophe de Thriller.

De fait, Michael Jackson est venu à bout de lui-même, sans pouvoir résister.