Mardi, je parlais de contrôle de qualité dans les labos de pathologie, sujet pointu qui m'a valu quelques commentaires pas pointus du tout sur la médecine en général et sur les médecins, que vous semblez tenir dans la même estime que les politiciens et les journalistes. Si je vous résume: c'est bien simple, les médecins, y en a pas! Et quand il y en a, ils ne savent rien.

Publié le 6 juin 2009
Pierre Foglia LA PRESSE

Alors pour vous faire plaisir, cette chronique médecins-médecine; mais peut-être pas celle que vous attendez parce que je les aime bien, moi, les médecins.

Pas tous. Il y en a qui m'énervent, comme ce fameux Dr Béliveau, qu'on entend souvent à la radio et qui n'arrête pas de nous dire qu'il faut boire du thé vert et manger du brocoli pour ne pas avoir le cancer. Il m'énerve parce le brocoli est un légume tellement con que c'est impossible qu'il fasse du bien. C'est pas vrai qu'il y a de la vitamine A dans le brocoli; dans le brocoli, il y a du brocoli, point. C'est pour ça que c'est dégueulasse.

J'aime pas les Drs Béliveau, mais j'aime beaucoup le mien, qui ne me dit pas quoi manger ni quoi faire, sauf l'autre jour. Il m'a dit: Le temps que ces pilules régularisent votre problème, peut-être qu'il serait sage de ne pas faire de vélo.

Et comment vais-je retourner chez nous, docteur? Je suis venu à vélo.

Ah bon. O.K. d'abord, faites du vélo.

J'aime mon docteur. Anglophone, presque aussi vieux que moi, de gauche, marathonien, ex-cardiologue dans un hôpital universitaire, il s'est rangé de la haute technologie pour élever des moutons; il tient bureau quatre jours par semaine dans le village le plus pauvre de la Montérégie et dans la maison la plus bancale du village. Il n'a pas d'ordinateur. Il prend des notes à la main sur des feuilles volantes qu'il classe dans une chemise beige. Il me soigne de mon hypocondrie en me parlant course à pied, mais je sais bien que, mine de rien - mine de rien, pour ne pas m'alarmer -, il vérifie quand même si je n'aurais pas attrapé quelque saloperie commune aux vieux de mon âge. Quand je dis mine de rien, j'exagère: essayez donc d'entrer votre majeur dans le cul de quelqu'un et de lui tâter la prostate, mine de rien.

J'aime les médecins d'aujourd'hui, pas seulement le mien. Tiens, la jeune femme qui m'a reçu il y a quelques semaines aux urgences. Elle m'a envoyé passer un examen dans un autre service; j'étais censé revenir la voir pour le résultat, mais j'étais tanné et je suis parti. Coup de téléphone de la jeune femme le lendemain au bureau : j'espère qu'un médecin vous a vu? Oui, oui, madame, c'est gentil de vous inquiéter. Je le rapporte parce que ce n'était pas que gentil: c'était consciencieux.

L'autre dimanche, Maryse Turcotte - l'haltérophile aujourd'hui médecin -, Maryse est passée prendre un café avec son mari; ils faisaient un tour à moto dans le coin. Elle m'a dit sa passion de la médecine... mais surtout combien, à son grand bonheur, cette passion est partagée par la très grande majorité de ses collègues, par ses patrons, par les infirmières, bref, combien le milieu est stimulant...

Plus stimulant que celui de l'élite sportive d'où vous venez?

Mon Dieu, oui!

Petite anecdote qui n'a rien à voir, ou à peine. Durant son internat, l'automne passé, pendant la visite des malades à l'hôpital, un patient lit son nom sur sa blouse et dit: Ah tiens! c'est drôle, vous avez le même nom que Maryse Turcotte, l'haltérophile qui est allée aux Jeux olympiques.

Le médecin qui accompagne et supervise Maryse accroche à «haltérophile» et, la toisant amicalement - elle est vraiment toute petite et doit peser moins de 50 kg - dit au patient: On peut être certain, je crois, que cette (minuscule) jeune femme n'a jamais fait d'haltérophilie de sa vie. Le patient en convient. Maryse s'amuse comme une petite folle mais ne dit rien. Quelques semaines plus tard, ayant à envoyer un courriel à son superviseur, elle lui ajoute un lien la montrant dans son autre vie, 120 kg à bout de bras.

***

Dans le livre que je lis maintenant, il y a un médecin que l'on voit saigner une fermière de ses humeurs malignes, redresser (fort mal) le pied bot d'un valet qu'il faudra finalement amputer. On est en 1860; les cataplasmes de moutarde guérissent de presque tout, les trépanations se font au vilebrequin. Pourtant, ce n'est pas aussi loin que vous l'imaginez, 1860.

Mon grand-père est né en 1860. Mon père, en 1897. Il est mort à 96 ans sans avoir jamais vu un médecin, sauf peut-être à la toute fin. Les médecins venaient à la maison pour ma mère. Je me souviens de Pucheux. En ce temps-là, comme aujourd'hui, il y avait des docteurs exprès pour les riches, que l'on payait plus cher. Pucheux était de ceux-là. C'est la corsetière chez qui maman faisait le ménage qui priait Pucheux d'aller soigner cette pauvre Mme Foglia qui faisait encore une phlébite... Ah là là, docteur! Je n'ai vraiment pas de chance avec mes femmes de ménage.

Je le revois rédigeant son ordonnance tandis que, de son lit, dans la pièce voisine, ma mère me commandait de lui servir «la goutte», un tord-boyaux maison. Puisque vous êtes ici, docteur, regardez donc ses amygdales. Pucheux me tirait par le bras, me baissait la langue avec le manche d'une cuillère... Les amygdales, ça va, disait-il, mais faudrait voir ses poumons; votre fils est maigre comme un tuberculeux, madame.

Je lui fais pourtant manger du steak haché cru de cheval battu avec du jaune d'oeuf, protestait ma mère.

Pucheux avait une auto Citroën noire comme on peut en voir dans les vieux films français de gangsters. Il s'époussetait en sortant de chez nous. C'est un docteur «de la haute», se vantait ma mère auprès des voisines.

Plus tard, j'ai habité une de ces belles maisons de la rue Sherbrooke, pas très loin de l'hôpital Notre-Dame. Je louais d'un gynécologue qui avait son cabinet au rez-de-chaussée; il était passionné d'immobilier. Achète-toi donc «des portes», me conseillait-il quand j'allais payer mon loyer. Au lieu de «maisons», il disait «des portes». Il avait bien, lui-même, une quinzaine «de portes», autour du parc La Fontaine. À cette époque, il arrivait fréquemment que des médecins soient plus dans l'immobilier que dans la médecine.

Ce n'est pas si loin. Pourtant, il s'est passé mille ans, quand on y regarde bien.

Les médecins, dans leur grande majorité, ne sont plus des petits mononcles de merde.

La médecine s'est incroyablement raffinée.

Hélas, hélas, dirait-on, la maladie aussi.