L'Union des producteurs agricoles a sorti les gros canons dans sa croisade contre les réformes que le gouvernement Charest tente d'implanter dans le monde agricole. Elle a obtenu l'appui de trois anciens ministre de l'Agriculture, deux péquistes, Jean Garon et Rémy Trudel, mais aussi un libéral, Yvon Picotte.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

La bataille de l'UPA porte en partie sur des révisions mineures au zonage agricole, mais bien davantage sur le fameux rapport de la commission Pronovost, qui veut dynamiser l'agriculture québécoise, et encore plus sur un autre rapport, moins connu, celui de l'ancien sous-ministre de l'Agriculture, Michel Saint-Pierre, qui propose de repenser de fond en comble l'un des piliers du modèle agricole québécois, en fait sa vache à lait, le Programme d'assurance stabilisation des revenus agricoles.

 

De l'extérieur, le soutien de trois ministres semble montrer que le monde agricole s'est mobilisé au grand complet. Il n'en est rien. De nombreux agriculteurs appuient ces réformes, notamment l'Union paysanne. Nous sommes plutôt en présence d'un débat entre deux conceptions de l'agriculture. Auquel se greffe un autre débat, sur la meilleure façon de lui venir en aide.

Actuellement, le système agricole est encadré par deux grands mécanismes, la gestion de l'offre et l'assurance agricole, l'ASRA, financée en bonne partie par l'État, crée pour assurer un niveau de revenu aux agriculteurs et les protéger contre les fluctuations des prix. Mais ce système a dérivé au fil des ans. L'existence de l'ASRA a façonné le développement de l'agriculture québécoise et engendré un véritable mode de vie, une sorte d'agro-BS, dont les effets pervers sont majeurs.

Les agriculteurs ont eu tendance à privilégier les 17 productions soutenues par l'ASRA, - porc, veau, mais-grain, etc. - parce que leurs revenus sont garantis, ce que les banques et les caisses encouragent. Et parce que c'est payant. Par exemple, on sème de l'avoine, même si ce n'est pas rentable, pour avoir un chèque: l'ASRA remboursera en effet la différence entre le prix du marché et le coût de production.

Cette même logique encourage des productions qui n'ont jamais été rentables, comme le veau et l'agneau. L'ASRA qui devait aider les agriculteurs les mauvaises années, devient alors un coûteux organisme subventionnaire.

Ce système crée deux classes d'agriculteurs, les gras durs, protégés par l'ASRA, et les autres qui doivent se débrouiller seuls, comme les maraîchers, les bios, les petites productions non standard. Pas étonnant que l'agriculture québécoise ait du mal à se diversifier.

Enfin, il déresponsabilise les agriculteurs et les empêche de percevoir les signaux des marchés. Le cas le plus fou, c'est celui du porc: les prix baissent, les coûts grimpent, les agriculteurs perdent de plus en plus d'argent pour chaque porc, et pourtant, ils augmentent leur production. Pourquoi? Parce que l'ASRA compense. Et c'est ainsi que le coût de l'aide aux producteurs porcins a monté en flèche: 253 millions en 2006, 361 millions en 2007 et 559 millions en 2008.

Le rapport Saint-Pierre documente tout cela de façon convaincante, il propose de solutions sensées, non pas pour réduire l'aide à l'agriculture, mais pour la repenser, notamment en soutenant les fermes, peu importe leurs activités, plutôt que les productions.

Pourtant, la réaction de l'UPA a été véhémente. Un refus en bloc. Une dénonciation de la «désinformation». Cette rigidité montre à quel point ce lobby syndicalo-corporatiste fait partie du problème, et constitue un frein important à l'évolution nécessaire de ce secteur.

On pourrait bien sûr interpréter l'appui des trois ex-ministres comme une caution morale à leur cause. J'y vois plutôt un autre symptôme du même mal, le fait que l'UPA contrôle à ce point l'agriculture au Québec que les ministres de l'Agriculture deviennent moins des décideurs que des courroies de transmission.