Même si la commission présidée par le juge Oliphant, qui porte sur les sommes versées par l'homme d'affaires Karlheinz Schreiber à Brian Mulroney, termine à peine ses audiences, même si elle est loin d'avoir produit son rapport, une conclusion saute déjà aux yeux.

Mis à jour le 22 mai 2009
Alain Dubuc, collaboration spéciale
Alain Dubuc, collaboration spéciale LA PRESSE

Malgré tous ses efforts, malgré une longue déposition bien scénarisée, l'ancien premier ministre ne réussira pas à rétablir son image ternie et à convaincre la population que, dans ses tractations avec M. Schreiber, il a été un homme au-dessus de tout soupçon.

 

Dans la meilleure des hypothèses - c'est-à-dire en tenant pour acquis que la version de M. Mulroney soit tout à fait exacte, qu'il ait dit toute la vérité, et rien que la vérité -, cette vérité est dévastatrice. Dans la meilleure des hypothèses, le dossier est accablant pour M. Mulroney.

À partir de ce qu'il a admis, directement ou non, spontanément ou non, les gestes qu'il a faits dans cette affaire montrent qu'il n'a pas fait preuve de prudence, qu'il a manqué de jugement, et qu'il semble être dénué des réflexes éthiques les plus élémentaires. Il s'est comporté d'une façon qui n'est pas digne de la fonction qu'il a occupée, celle du premier ministre d'un grand pays.

Premièrement, au moment où il s'apprête à quitter des fonctions, avec un horaire extrêmement chargé, un premier ministre ne prend pas le temps de recevoir un lobbyiste à la réputation douteuse, sinon nauséabonde, comme le montrera la suite des événements. La prudence la plus élémentaire aurait dû amener M. Mulroney à garder ses distances.

Deuxièmement, un ancien premier ministre, redevenu récemment simple citoyen, ne rencontre pas ce même lobbyiste dans une chambre d'hôtel. Et quand celui-ci lui offre de l'argent, en échange de services à venir dont la nature reste toujours désespérément confuse, il y aurait eu une seule chose à faire, et c'est de sortir en courant.

Troisièmement, quand il a vu que ce paiement était en «cash», 75 000$ en billets de 1000$ dans une enveloppe, tous les signaux d'alarme auraient dû se déclencher. M. Mulroney a dit hésiter avant d'accepter l'enveloppe. Mais il a dit oui une deuxième fois et une troisième fois. Dans le folklore de notre société, les enveloppes garnies sont associées à l'évasion fiscale et aux activités illicites. M. Mulroney ne pouvait pas ne pas le savoir.

Quatrièmement, M. Mulroney a voulu cacher ses relations avec M. Schreiber, quelqu'un, disait-il, avec qui il avait au plus pris un ou deux cafés.

Cinquièmement, quand on dispose de sommes importantes, toute personne sensée les confie à une institution financière. M. Mulroney les a mises dans des coffres-forts, ce qui prête flanc à des soupçons de dissimulation. Surtout quand on apprend que cet argent a été déclaré au fisc seulement cinq ans plus tard, quand M. Schreiber menaçait d'en révéler l'existence.

Sixièmement, grâce à d'habiles négociations de son avocat avec le fisc, dont il dit ne pas avoir connu la teneur, M. Mulroney a réussi à ne payer des impôts que sur la moitié de la somme. Un ancien premier ministre devrait payer ses impôts au complet.

Si l'image de M. Mulroney est ternie, si les gens ont du mal à le croire, ce n'est pas à cause d'un quelconque acharnement médiatique. C'est à cause des faits.

C'est d'une tristesse infinie. M. Mulroney a été un excellent premier ministre. Il a fait de grandes choses: le libre-échange, la TPS, des efforts sincères envers le Québec. Mais au lieu de passer à l'histoire comme l'homme des grandes réformes, on se souviendra de lui comme de l'homme aux grosses enveloppes.