Je sais: 18 756 articles ont déjà été écrits sur le Bixi. Vous avez dû les lire trop vite si j'en juge par les questions que vous m'avez posées après mon premier essai, jeudi. Tiens, les gens chez qui j'étais:

Pierre Foglia LA PRESSE

Comment t'es venu?

Avec le Bixi.

Hein! Il est en bas?

Ben non. Je l'ai remis à la station la plus près d'ici. Ce n'est pas un vélo qu'on garde avec soi.

Cher?

Les avis sont partagés. D'abord, l'abonnement obligatoire: 78$ pour l'année. Ou 28$ pour la semaine. Ou 5$ pour la journée. Dans tous les cas de figure, beaucoup plus cher qu'à Paris. Beaucoup, beaucoup plus cher qu'à Lyon ou Barcelone.

S'ajoutent à cela des frais d'utilisation chaque fois qu'on garde le Bixi plus d'une demi-heure. Moins de 30 minutes: gratuit. Soixante minutes: 1,50$. Une heure et demie: 6$. Passé une heure et demie, chaque demi-heure supplémentaire d'utilisation: 6$. Vous criez? C'est parce que vous n'avez pas compris le concept. Le Bixi, c'est pas pour aller pique-niquer avec sa blonde au lac aux Castors.

Bixi = transport. Pas promenade. Pas loisir. Transport. Une destination précise. Classico: de la maison au bureau.

Allons l'essayer. Il y a une station Bixi rue Saint-Jacques juste en face de l'entrée de La Presse. J'entre ma carte de crédit dans la borne de la station. Rien ne se passe. Je la vire de bord: rien. Tourne et retourne. Pitonne et repitonne. Rien. Je retraverse la rue pour lancer un S.O.S. à mon collègue François Cardinal, utilisateur de la première heure: Hé, François, viendrais-tu m'aider?

François introduit ma carte. Zigone et rezigone. Rien. Ça ne fonctionne pas, constate-t-il. Et de me confier que, le matin même, il a eu lui aussi des problèmes avec sa clé d'abonné annuel. Pas des gros problèmes, mais ça n'a pas fonctionné du premier coup. Il réessaie avec ma carte une dernière fois. Yes ! C'est parti.

N'empêche, si François n'avait pas été là, fuck le Bixi, j'aurais pris un taxi. Plus tard j'apprendrai qu'une autre collègue (Judith Lachapelle), qui est venue travailler en Bixi le même jeudi, a éprouvé le même problème à la station Coloniale, où elle tentait d'acheter un abonnement pour la journée. Elle a dû changer de station, aller à celle du métro Mont-Royal.

Judith ne s'en est pas formalisée: c'est la première semaine, donnons-leur une chance de s'ajuster. Je vois la chose autrement. Ça fait un an qu'on nous dit et redit que le génie du Bixi est dans sa technologie «à puce», qui en simplifie l'utilisation. C'eût été une très bonne idée de s'ajuster avant de commencer. J'étais en situation réelle d'utilisation. J'allais à un rendez-vous. Ça m'a pris 20 minutes pour sortir un vélo de son rack.

Combien de clients, jeudi, ont zigoné comme Judith, François ou moi? Combien ont répété à leurs amis que c'était pas évident, ce truc-là? C'est bien beau d'inventer des faux blogues pour bullshiter à tout va; au minimum, faudrait que l'intendance suive.

Je remonte la rue Saint-Laurent. Il pleut un peu. Pas mal, même. Je ne déteste pas. Je suis en habits de ville, pas de problème: grâce au garde-chaîne du pédalier, même pas besoin de retrousser mon pantalon.

Trois vitesses. La plus facile est même trop facile pour monter la petite côte qui te dépose rue Sherbrooke. On m'avait dit que j'aurais les genoux dans le menton. Pas du tout. Bien assis. Impression générale de l'engin: solide et lourd. Un petit tracteur à pédales. Pour 200 piastres, tu peux trouver, d'occasion bien sûr, un vélo de ville pas mal plus affûté, plus maniable.

Je m'alignais sur la Maison des cyclistes, rue Rachel. De là, j'aurais pris un autre vélo pour aller au métro Rosemont. De là, j'étais à 10 minutes à pied de ma destination. J'avais vérifié sur le Net avant de partir; il m'avait pourtant bien semblé que la carte temporaire montrait des stations opérationnelles rue Rachel et boulevard Rosemont. J'ai demandé aux filles du café de la Maison des cyclistes: elle est où, la station Bixi?

Y en n'a pas! Pas encore installée! La plus proche est au métro Mont-Royal.

Vous auriez pu être plus clairs sur votre site. J'aurais apporté mon vélo.

Anyway. Je ne suis pas sûr du tout qu'on soit devant une révolution comme titrait mon journal l'autre jour à propos du Bixi. La révolution cycliste a déjà eu lieu à Montréal, probablement une des villes les plus pédalables et les plus pédalées d'Amérique, sinon du monde, quoiqu'on soit encore loin d'Amsterdam et de la plupart des grandes villes allemandes, dont Berlin.

Franchement, je ne vois pas très bien ce que le Bixi va ajouter à cette révolution déjà accomplie. Je ne suis pas contre. C'est seulement que je me demande à qui il s'adresse au juste. Je n'arrive pas à me faire une idée du client type du Bixi. Celui qui va travailler en vélo sur une base régulière? Me semble que celui-là va finir par s'en acheter un, un vélo de ville, non? Le touriste? Ne vient-on pas de dire que ce n'était pas un vélo pour se promener?

Alors?

Alors je suis perplexe, mon vieux. Et même un peu dubitatif.

La leçon d'économie

C'est une de ces histoires qu'on lit sur le Net, celle-ci sur un site (anglais je crois) qui s'appelle The monkey cage. Well done, comme y disent...

Ça se passe dans un village qui vit du tourisme, sauf qu'à cause de la crise il n'y a plus de touristes. Tout le monde emprunte à tout le monde pour survivre. Plusieurs mois passent, misérables. Arrive enfin un touriste qui prend une chambre. Il la paie avec un billet de 100$. Le touriste n'est pas plutôt monté à sa chambre que l'hôtelier court porter le billet chez le boucher, à qui il doit justement cent dollars. Le boucher va aussitôt porter le même billet au paysan qui l'approvisionne en viande. Le paysan, à son tour, se dépêche d'aller payer sa dette à la pute à laquelle il doit quelques passes. La pute boucle la boucle en se rendant à l'hôtel pour rembourser l'hôtelier qu'elle ne payait plus quand elle prenait une chambre à l'heure. Comme elle dépose le billet de 100$ sur le comptoir, le touriste, qui venait dire à l'hôtelier qu'il n'aimait pas sa chambre et n'en voulait plus, ramasse son billet et disparaît.

Rien n'a été dépensé, ni gagné, ni perdu. N'empêche que plus personne dans le village n'a de dettes. N'est-ce pas ainsi qu'on est en train de résoudre - no sweat - la crise mondiale?