Parlant de Montréal, j'allais vous mettre en garde: Attention! Attention! Apprenant qu'on en parle aussi dans les pages qui précèdent cette chronique, et me doutant sur quel ton, je m'empresse d'ajouter des majuscules: ATTENTION!

Pierre Foglia LA PRESSE

Attention, chers collègues. Attention, Montréalais. Si vous continuez à écoeurer le maire Tremblay, il va s'en aller, et Dieu sait qui le remplacera. Un excité du genre du maire de Québec, qui fera de Montréal un parc d'attractions? Un mégalomane? Un populiste comme celui d'avant? Un technocrate comme celui avant le populiste?

Moi, j'aime bien M. Tremblay. J'aime qu'il soit amical et sans imagination. Il me fait penser à un lapin, toujours à trottiner dans les mêmes sentiers sans songer à s'en écarter. S'il n'était pas un lapin, si c'était un légume, alors ce serait un potiron. Le potiron est une citrouille sans le côté amusant de la citrouille, qu'on peut vider pour mettre une lumière dedans à l'Halloween. Je ne pense pas qu'on puisse mettre une lumière dans M. Tremblay.

Ciel, monsieur le chroniqueur, pour quelqu'un que vous aimez bien, vous ne lui faites pas de grands compliments. Au contraire, mes amis, il n'est rien de plus louangeur pour un maire que de se faire traiter de lapin et de potiron. Et il n'est rien de plus rassurant pour les habitants d'une ville que d'avoir un maire sans imagination, un maire fonctionnaire qui s'occupe de bien faire ramasser la neige et les ordures et basta. J'ai l'air de persifler? Pas tant que cela.

Dans les pages précédentes, où on a déjà congédié M. Tremblay, on vous demande: qui pour maire ou mairesse de Montréal?

Moi, je vous pose en question préliminaire: un maire pour quoi faire?

Oublions Montréal deux secondes. Pensons à ce qui est peut-être la plus vivante des villes du monde: Naples. Pensons à ce qu'elle est - désordre, liberté, paresse, insouciance, délinquance, lyrisme, effusion, éloquence... Pourquoi Naples est-elle si profusément magnifique? Précisément parce que, étant ingouvernable, elle n'a jamais été gouvernée. Pensez-vous que Naples doive quoi que ce soit à un quelconque maire? Elle doit à Caravage, elle doit à Virgile, elle doit à Leopardi, elle doit au Vésuve, elle doit à Stendhal, elle doit à ses prostituées qui font des pipes sous des autels à la Madone, mais elle ne doit rien à aucun maire, à aucun consul.

Qu'est-ce qu'une ville? Un être vivant. Ou, si vous préférez, ce fil invisible qui relie les êtres qui y vivent. Ils ont besoin de services? Bien sûr. Notre maire-lapin, notre maire-potiron fait très bien cela. Non? Il ne fait pas bien cela? Vous êtes sûrs?

Je vous entends déplorer que son administration ait tourné les coins ronds. Ce qui m'inquiète, c'est que je crois deviner que, derrière ce prétexte, vous lui reprochez précisément ce dont je le félicite: son manque d'imagination.

On ne lit pas la ville de la même façon. L'imaginaire des villes, leur âme, si vous préférez - leur capacité de produire une poétique, une rêverie, un bonheur urbain - n'a absolument rien à voir avec l'imagination de leur maire. Ce qui fait triper les maires, ce ne sont jamais les moulins à images ni les Cirques du Soleil. Ce qui fait triper ces boutiquiers, ce sont les touristes qu'attirent ces attractions.

On nous fait lire la ville comme un État, une entreprise, un parc d'attractions. On rapportait gravement au début de la semaine des statistiques sur plus ou moins - était-ce plus ou moins? - de touristes que l'année dernière à Montréal. J'écoutais en me disant: qu'est-ce qu'on s'en crisse, qu'il y en ait plus ou moins, du moment qu'on ne les voie pas trop!

On nous fait lire la ville en comptant les sièges sociaux des grandes entreprises, on nous la fait vivre souvent comme un match de hocke: Toronto 4, Montréal 0. Comment peut-on décider que Toronto est devant (ou derrière) Montréal? Le bonheur qu'on a à vivre à Montréal, ou à Québec, ou à Toronto, vous l'entrez comment dans votre évaluation?

Et les couleurs? Qu'est-ce qu'un autre maire que M. Tremblay changerait à la couleur gris plomb et en ce moment vert tendre de Montréal? Et les odeurs? Tanger sent le kif, Alger l'anisette, Bagdad avant la guerre sentait le mazout, Belgrade sent le chou, Le Caire sent la pourriture du Nil, même Tuskegee (Alabama) sent quelque chose: la merde. Montréal ne sent rien. Un être vivant sent forcément quelque chose. Serions-nous morts?

Si vous débarquez Tremblay, pensez à moi. Je ferai agrandir les cimetières.

Le tribulus

Ma fiancée est une fille formidable qui vit avec un sale type: moi. C'est cette période de l'année où je suis particulièrement de mauvaise humeur, particulièrement quand je reviens de mes sorties presque quotidiennes à vélo.

Ça va? demande-t-elle. Je ne réponds pas. Ça va? insiste-t-elle.

Non, crisse. Je suis gras, je suis vieux, je suis nul, pas de force, pas d'énergie, j'avance pas. Ne me le demande plus: ça va pas.

Ma fiancée est une fille formidable, posée, pratique: pas de force? Pas d'énergie? Elle est allée à la pharmacie et en a rapporté une boîte de 28 ampoules d'Ultra Energex d'Adrien Gagnon, formule adaptogène (?) phyto-active (?). Je vous récite ce qui est écrit sur la boîte: avec extraits normalisés (?) de ginseng sibérien (évidemment, sibérien; luxembourgeois, c'est plus rare), du rhodiola (fouille-moi), du maca, du cordyceps et du tribulus. Je vous le jure: du tribulus.

J'ai pris ma dernière ampoule ce matin. Je n'avance toujours pas.

Tu veux que j'en rachète? m'a demandé ma fiancée.

De ma voix la plus blanche, je n'ai pas répondu.

Ma fiancée est une fille formidable qui, des fois, sans même s'en douter, vit dangereusement.