Proclamant Montréal «zone libre de racisme», le maire Gérald Tremblay invite les citoyens à lutter contre ce fléau en signant un registre, espérant ainsi recueillir 100 000 signatures. Comment être contre? Néanmoins, cette louable initiative peut servir à identifier trois tendances lourdes - et un peu inquiétantes - qui se manifestent dans notre société.

Mario Roy LA PRESSE

D'abord, faire des choses est de plus en plus difficile, de sorte qu'il ne reste alors qu'à les dire. C'est la première tendance: le mot remplace de plus en plus le geste.

 

L'exemple classique demeure la «Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale», adoptée par l'Assemblée nationale en 2002. Elle a créé un observatoire de la pauvreté; un comité consultatif sur la pauvreté; une obligation de rédiger des rapports, des avis, des recommandations, des stratégies sur la pauvreté... Pourquoi? Parce que, dans les faits, combattre la pauvreté est difficile, l'éliminer totalement est impossible. D'où l'extraordinaire quantité de mots que la pauvreté génère, sans effets sur la réalité.

Quant à l'exclusion, c'est un mot dont le sens a été trituré dans le but d'«interpeller» la société qui «exclut», c'est-à-dire qui est coupable et doit donc être «dénoncée». Interpeller, exclure, dénoncer: on comprend le jargon, même si aucun de ces mots n'est ici employé dans son sens premier. C'est la deuxième tendance lourde: le détournement des mots, parfois jusqu'au contresens.

En cette matière, les médias sont des spécialistes. Annoncer dans un journal un sujet dit «tabou» indique que l'on noircira des pages et des pages sur un phénomène dont tout le monde parle, partout, tout le temps. Dénoncer (!) un «cliché» consiste à pourfendre un lieu commun que personne n'utilise, ni peut-être même ne connaît. Le mot médiatique «sensibiliser» veut dire: ensevelir sous la propagande jusqu'à rendre insensible. Évoquer la «vraie objectivité» prévient le lecteur qu'il ne sera tenu aucun compte des faits.

Cependant, parmi tous les maux des mots, l'enflure est le plus douloureux: c'est la troisième tendance lourde.

À la seule lumière des mots, en effet, il apparaît clair que notre société est la plus raciste et la plus miséreuse que l'humanité ait connue (la plus violente et la plus misogyne aussi). Or, un maire d'humeur militante qui officie dans une contrée où sévit vraiment le racisme ne le dit pas: il lui fait la lutte, parfois au risque d'y laisser sa peau. Et on ne légifère pas sur la pauvreté là où le problème national est celui d'être encore en vie le lendemain.

Au-delà d'une certaine masse critique, les mots créent un univers virtuel qui n'a plus qu'un vague rapport avec l'univers réel.

Ainsi, dans le registre du maire Tremblay (qui, nous le souhaitons tout de même, croulera sous les signatures), il serait juste de noter un fait: sans être exempte de tout péché, la société montréalaise compte probablement parmi les moins racistes au monde.

C'est déjà une zone presque libérée.

mroy@lapresse.ca