Depuis quelques années, quand on me demande comment ça va, je réponds invariablement: ça va comme un vieux monsieur. C'est devenu un tic de langage dont je n'arrive plus à me débarrasser.

Mis à jour le 31 janv. 2009
Pierre Foglia LA PRESSE

Un tic, rien qu'un tic. Je n'ai jamais senti que j'étais vieux. Pourtant, et c'est mon sujet tordu d'aujourd'hui, je le suis.

 

C'est cela. J'ai beau répéter comme un foutu perroquet que je vais comme un vieux monsieur, je n'ai pas réussi à m'en convaincre, à m'infuser de cette évidente réalité. Eh! non, ce n'est pas du déni, c'est une impossibilité sociale.

Tout est organisé dans cette société pour vous empêcher d'être vieux. Il y a bien des maisons de vieux, des foyers, des hôpitaux, mais pour les vieux ordinaires comme moi, pas encore grabataires, rien. La vieillesse ordinaire n'existe pas. Ce n'est pas un état reconnu. Ce n'est pas un territoire de l'imaginaire. Ce n'est même pas un espace civique et civilisé. Être vieux dans ce pays est tout au plus un loisir pépère.

Comment pourrais-je être vieux quand tout s'y oppose, à commencer par le langage? J'ai déjà parlé de ces expressions débiles que sont les aînés, le bel âge et quoi encore. Mots contre nature puisque, par nature, les mots sont faits pour désigner la réalité et qu'ici, justement, ils la nient. Exactement comme ces mots qu'on a inventés pour nier les infirmités et les infirmes, on a inventé un mot - aînés - pour ne pas dire vieux. Il n'y a plus de vieux par arrêt du langage.

Et avec le langage, le cul. Il n'y a plus de vieux puisqu'ils bandent. Regardez les pubs de Viagra. Non seulement ils bandent, mais ils le disent à toute la rue. Je suis d'avis que la sexualité chez les vieux ne devrait pas être montrée ni discutée plus que celle des iguanes. Je trouve que si un sujet doit rester tabou, c'est bien celui-là. Je n'irai pas voir ce film allemand - Le septième ciel -, même très beau, très intelligent, même respectueux, qui montre de vieux corps qui exultent.

Les vieux devraient s'interdire de parler de leur sexualité sauf avec leurs partenaires et leur médecin. Je reçois parfois des courriels d'hommes - toujours des hommes - qui me disent: c'est pas pour me vanter mais j'ai 61 ans, et pourtant hé hé, ho ho, ha ha... Et ta soeur, Ducon? Tu l'imagines en train de se faire sauter par un iguane? Je l'avoue, je deviens un peu fasciste avec les vieux qui bandent, avec les vieux à Cuba et avec les vieilles putes botoxées à froufrous.

Le langage. Le Viagra. La pression sociale aussi. Vous, en fait. Vous, par l'absurde. Quand vous me traitez de vieux con, par exemple. Vous induisez clairement que je suis con parce que je suis vieux. Il n'y a rien de plus faux. Question connerie, à 20 ans, j'étais un cas pour la science. Un peu moins à 30. À 50, j'étais normal. À 70, je suis comme Réjean Tremblay: légèrement au-dessus de la moyenne. Combien on parie que, à 80, j'accoterai la mère Bombardier?

L'autre jour, j'arrête au dépanneur à Notre-Dame-de-Stanbridge. Le type qui entre derrière moi me dit: c'est vous, la Yaris bleue?

Sans vous offenser, monsieur, poursuit-il, vous conduisez vraiment lentement, et c'est aussi dangereux que d'aller trop vite. Je vous suis depuis Saint-Ignace sans pouvoir vous doubler sur cette petite route enneigée, vous n'avanciez pas...

Vous avez raison, ai-je admis, c'est parce que j'ai peur.

Il m'a fait un sourire forcé. Je savais qu'il pensait qu'on devrait retirer les vieux de la route. Sauf que je conduis mal depuis toujours, j'ai une peur bleue de déraper quand c'est glacé, je conduis mal pour la même raison que je danse mal, que je ne sais pas plonger, que j'ai peur de descendre vite à vélo. Rien à voir avec l'âge. Un psy m'a déjà expliqué que cela aurait à voir avec le lâcher-prise, sauf que je ne sais pas ce que c'est.

L'autre jour, je prenais un chocolat chaud, il y avait de la musique et quelqu'un a demandé à la caissière: c'est quoi, la musique? J'ai dit c'est Arcade Fire. Je ne connais rien d'Arcade Fire, mais ce truc-là, on l'entend partout. Le jeune type et la caissière m'ont toisé, bêtes comme leurs pieds. J'incarnais soudain le vieux-jeune, la pire sorte de vieux qui soit: le vieil ado cool.

Bref, chaque fois que vous me dites que je suis vieux, je ne suis pas ce vieux-là. Je ne suis jamais aucun des vieux que vous voulez que je sois.

Pourtant je suis vieux. Enfin, je le serais si c'était permis. Si c'était un état reconnu. Un espace civique et civilisé. Si être vieux dans ce pays pouvait être autre chose qu'un loisir débile.

Je me souviens d'un autre temps où les vieux devenaient vieux très tôt, avaient le temps d'apprendre leur rôle, s'acceptaient plus lents comme des fumeurs de pipe même quand ils ne fumaient pas, labourant moins grand mais retournant plus creux. S'ennuyant un peu. Je me souviens de vieux plus crachouilleux, moins cosmétiques. Ma mère, tiens. Attendez que je calcule...

Quand j'avais 15 ans, elle en avait 53. Je l'aimais bien mais, franchement, elle aurait pu marcher un peu plus vite. On va rater notre train, maman. Mes varices, s'excusait-elle. Dans le train, elle refaisait le bandage autour de sa jambe, fixait le tout avec une épingle de nourrice, rabattait sa robe noire en la lissant et s'effarait soudain que je la regardasse avec autant de dédain: Ben quoi! Tu verras quand tu seras vieux.

Eh bien, j'aurai 69 ans cette année, et je n'ai toujours pas vu.

Arrondissons: je vais sur mes 70 ans et je suis moins vieux que ma mère l'était à 50. C'est d'autant plus incroyable que j'ai les mêmes varices qu'elle, à la même jambe.

À 50 ans, comme la plupart des femmes du même âge à cette époque, ma mère était vieille. Elle est morte à 80 ans.

Je pourrais tout à fait mourir au même âge qu'elle, sans jamais avoir été vieux.