Des voix se sont élevées contre la décision de la Commission des champs de bataille nationaux de souligner le 250e anniversaire de la bataille des Plaines d'Abraham. Des députés péquistes et notre collègue Lysiane Gagnon (dans La Presse d'hier) soutiennent qu'on n'a pas à célébrer la défaite des Français. Le «Réseau de résistance du Québécois» a sommé la Commission d'abandonner son projet de «répugnante opération de propagande fédéraliste».

André Pratte LA PRESSE

Rien dans le programme annoncé par l'organisme fédéral ne laisse penser qu'il s'agit de fêter la victoire de Wolfe. Le calendrier met l'accent sur des activités de nature politiquement neutre et pédagogique. Cela étant, faudrait-il passer sous silence cet anniversaire, alors même qu'on déplore la piètre connaissance qu'ont les Québécois de leur histoire?

Ces protestations sont inspirées par un fantasme, l'illusion selon laquelle si Montcalm avait gagné, le Canada serait nécessairement devenu un pays indépendant et français. Rien n'est moins sûr. Comme l'ont souligné nombre d'historiens, la défaite de Montcalm est davantage la conséquence de l'affaiblissement de la présence française en Amérique que sa cause. À l'époque de la Conquête, la population de l'Amérique anglaise est 20 fois plus importante que celle de l'Amérique française. Le destin en a déjà décidé: l'Amérique du Nord sera essentiellement anglaise.

Le refus de commémorer la bataille des Plaines est également révélateur du déni de notre héritage britannique. Cet héritage fait pourtant partie intégrante de ce que sont les Québécois d'aujourd'hui. Notre culture, nos institutions, notre économie portent la marque de la coexistence de nos deux peuples. Refuser de l'admettre, c'est occulter ce que nous sommes au profit d'un mythe, au profit d'une cause.

S'il fallait ranger au grenier de l'histoire tout ce qui nous rappelle la Conquête, on fermerait le parc des Champs-de-Bataille et y érigerait des condos; on raserait les Fortifications; personne ne voudrait reconstruire le Manège militaire de Québec; on changerait tous les noms de lieux à consonance anglaise ; on expulserait les anglophones du Québec.

On ne s'étonne pas de voir des indépendantistes provoquer un scandale avec une broutille, ils soufflent sur la voile de leur option. Cependant, il est désolant d'entendre le premier ministre Charest se dissocier de l'initiative de la Commission et s'écraser encore une fois devant le discours souverainiste. Lui, Jean Charest, qui a longtemps rêvé d'être premier ministre du Canada; lui dont la mère était d'origine irlandaise; lui dont une partie significative de l'électorat est anglophone. Quelle faiblesse!

Il a fallu un député adéquiste, Éric Caire, pour faire la part des choses, à l'instar de tous ces Québécois francophones qui ont suffisamment confiance en eux pour ne pas grimper dans les rideaux à chaque mention de Wolfe ou de McCartney. La bataille des Plaines d'Abraham, a dit le député de La Peltrie, «fait partie de notre histoire, de notre identité. Il faut vraiment avoir une mentalité de colonisés pour se sentir attaqués par ça».

Lors d'une cérémonie à l'occasion du 60e anniversaire du débarquement de Normandie, le président français, Jacques Chirac, déclarait au chancelier allemand Helmut Kohl, qui était à ses côtés pour l'occasion: «Il n'est pas de conflit, fût-il douloureux et profond, qui ne puisse un jour laisser place au dialogue et à l'entente.»

Si la France et l'Allemagne peuvent commémorer côte à côte les événements marquants de la Seconde Guerre mondiale, comment expliquer que les Québécois de diverses origines et opinions ne puissent faire de même pour leur histoire commune?