La crise parlementaire qui a éclaté à Ottawa est beaucoup plus grave que ces psychodrames que les élus nous concoctent à intervalles réguliers. Les événements des derniers jours pourraient dégénérer en crise politique et constitutionnelle d'une gravité exceptionnelle. L'unité du pays pourrait même s'en trouver fragilisée.

André Pratte LA PRESSE

Les politiciens qui s'agitent dans les couloirs et les bureaux d'Ottawa en fin de semaine doivent s'efforcer de garder à l'esprit, au-dessus de leurs ambitions et des considérations partisanes, les intérêts supérieurs du pays. Ceux-ci seraient bien mieux servis par un compromis honorable que par de nouvelles élections ou par la formation d'un gouvernement de coalition dont la légitimité serait certainement mise en doute par beaucoup de Canadiens.

Seul responsable de cette crise, le premier ministre Stephen Harper doit prendre l'initiative du compromis. Inclure dans l'énoncé économique de jeudi des mesures aussi controversées que l'abolition de la subvention aux partis politiques, la suspension du droit de grève des employés fédéraux et la fin du régime d'équité salariale constituait une gigantesque erreur de jugement. Les conservateurs doivent renoncer à ces trois mesures, pas seulement à celle touchant le financement des partis, dont l'abandon a été annoncé hier.

De plus, le gouvernement devrait s'engager à déposer un budget dès la reprise des travaux, en janvier, et à présenter à cette occasion d'importantes mesures de soutien de l'économie. Si M. Harper fait une telle proposition, les partis de l'opposition seront malavisés de la rejeter. On ne défait pas un gouvernement parce qu'il annonce des mesures économiques en janvier plutôt qu'en décembre.

Par contre, si le premier ministre s'entête, il risque de perdre non seulement la confiance de la Chambre, mais celle d'une bonne partie de l'électorat canadien. Cela étant, l'idée d'un gouvernement de coalition formé par les libéraux et les néo-démocrates gagnera en légitimité. La voie vers la formation d'un tel gouvernement est toutefois jonchée d'obstacles. Renversé, Stephen Harper demandera à la gouverneure générale de dissoudre les chambres pour la tenue d'un nouveau scrutin. Si Mme Jean se rend à sa requête, le pays se trouvera plongé dans une deuxième campagne électorale en deux mois, un exercice coûteux dont les Canadiens ne veulent pas. Par contre, si la gouverneure générale refuse de se plier à la demande du premier ministre, une crise constitutionnelle éclatera.

Les Canadiens de l'Ouest, qui ont voté en très grand nombre pour les conservateurs, seront furieux de se voir imposer un gouvernement non élu de centre-gauche. Il ne faut pas non plus minimiser les risques d'une situation où la survie du gouvernement du Canada dépendrait de l'appui d'un parti indépendantiste, malgré la bonne foi dont semble faire preuve le Bloc dans les pourparlers en cours entre les formations de l'opposition.

Les élus fédéraux portent ces jours-ci une lourde responsabilité. Le gouvernement Harper doit préciser aujourd'hui comment il compte dénouer l'impasse. Il faut que ses gestes soient sincères et substantiels. L'heure n'est plus aux petites manoeuvres partisanes.