Le vrai débat des chefs n'a pas eu lieu mercredi. Il s'est déroulé jeudi soir, en anglais. Pas parce que le débat en français était sans intérêt, ni parce que le Québec ne compte pas. Mais parce que le terrain de cette campagne électorale s'est déplacé.

Mis à jour le 2 oct. 2008
Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Le véritable enjeu de ces élections c'est de savoir si les conservateurs remporteront assez de sièges pour former un gouvernement majoritaire. Et si les troupes de Stephen Harper peuvent compter sur des gains au Québec, c'est leur performance ailleurs, notamment en Ontario, qui fera la différence.C'est peut-être cette urgence qui a fait que, dès les premières minutes, ce débat en anglais a pris une toute autre allure, plus intense, plus vif, plus agressif, plus fluide. Il faut dire que trois des protagonistes étaient plus à l'aise dans leur langue maternelle. Mais la même dynamique qu'en français, l'alliance des quatre partis d'opposition contre le premier ministre, a pris une toute autre forme parce que M. Harper est passé à la contre-attaque.

Et qui l'a remporté? La question est aussi futile que pour le débat en français. Ce genre de verdict est invariablement subjectif. Il tient beaucoup à la formule de ces débats qui mène à un quatre contre un. Il est biaisé par la qualité du bilinguisme des cinq chefs. Il dépend beaucoup de ce que l'on entend par victoire.

Les débats des chefs, surtout à cinq, ne sont plus de vrais débats. Ce sont des shows de télé, qui jouent sur l'image, la posture, les impressions. Les téléspectateurs ne comparent pas des idées et des programmes mais, comme pour une émission de télé-réalité, ils se muent en psychologues de salon qui décodent le caractère des chefs et tentent de se faire une idée sur leur leadership, leur charisme, leur sincérité.

Dans les deux langues, l'enjeu était cependant le même: les inquiétudes que suscite chez bien des gens la perspective d'un gouvernement conservateur majoritaire. Faut-il bloquer les conservateurs pour les priver d'une majorité, et si oui, en votant comment?

Pour Stephen Harper, il était donc important de montrer qu'il ne correspond pas à l'épouvantail que décrivent ses quatre adversaires, le clone de Bush avec un agenda caché. Dans le débat français, le chef conservateur, attaqué de toutes parts, surtout par Gilles Duceppe, a manqué de vigueur. Mais justement, il a projeté une image de calme et de modération qui permettait de désamorcer ces peurs. Même s'il était terne, il a certainement atteint ses objectifs.

Le contexte du débat anglais était tout autre. M. Harper était encore une fois en procès, mais ses principaux adversaires représentaient cette fois-ci des partis plus faibles que le sien. Et il a été beaucoup moins passif. Il a expliqué ses politiques économiques, au lieu de se borner à dire que tout allait bien. Il a défendu ses coupures dans les arts. Encore là, ses adversaires n'ont pas pu lui coller l'image d'un émule de Bush animé d'intentions secrètes.

Documenté, M. Duceppe a également bien fait hier soir en anglais, efficace dans ses attaques contre Harper. Mais il était en visite. Et dans une dynamique où tout le monde tapait sur M. Harper, il risque le même sort que Jack Layton en français, c'est à dire que les points qu'il marque profitent à l'un de ses alliés d'un soir.

Mais c'est Stéphane Dion qui avait le défi le plus lourd à relever. En français, il a surpris par une très bonne prestation. Mais ce succès d'estime arrive trop tard pour l'aider au Québec, où il se classe quatrième auprès des francophones. Il devait faire aussi bien en anglais, dans une langue qu'il maîtrise mal, mais devant un électorat où il peut marquer des points.

Sa prestation a été très décevante. Cela tient à son anglais laborieux, mais aussi au fait qu'il a manqué d'assurance et qu'il a semblé complètement désemparé par les attaques de M. Harper. Il n'a pas réussi à s'imposer comme chef de l'Opposition, et encore moins comme futur premier ministre.

Jack Layton, quant à lui, avait l'avantage de la langue. Il était tout aussi jovial qu'en français, mais pas plus profond dans sa langue maternelle. Mais dans le débat anglais, il a pris beaucoup de place. Assez pour qu'on puisse dire que ce fut un débat à deux. Ce qui limite M. Layton, ce sont ses idées et ses vieilles recettes.

Évitons de déterminer des gagnants ou des perdants. Mais il est clair, ce qui est important pour la suite des choses, que Stephen Harper, même attaqué de toutes parts, n'a pas perdu de plumes.