La finale des Invincibles a réalisé deux exploits: réhabiliter le groupe pop-métal allemand Scorpions et nous faire pleurer un être détestable, Lyne-la-pas-fine.

Marc Cassivi LA PRESSE

«If we'd go again/All the way from the start/I would try to change/The things that killed our love», chante Klaus Meine de son accent invraisemblable, pendant que Rudolf Schenker retient un solo de guitare lancinant. Carlos Fréchette, rongé par le regret, le visage défait, s'étouffant dans ses pleurs, cherche secours auprès de ses amis, qui ignorent son appel à l'aide. Une scène d'anthologie.  

Le choix de Still Loving You pour clore la série québécoise la plus marquante de la décennie n'est pas fortuit. Bien sûr, les paroles de cette «power ballade» irrésistiblement pompeuse renvoient aux amours tumultueuses de Lyne-la-castratrice et de Carlos-le-tapis-de-bain.

Mais le ton doux-amer des Invincibles, valse-hésitation entre le monde idéalisé de la bédé et la brutale réalité, entre la fine ironie et l'humour premier degré, se retrouve tout entier dans la juxtaposition de la douleur sourde de Carlos et de cette musique larmoyante des années 80. Une vision emphatique de la fin de l'adolescence, pour le dénouement tragique d'une série que l'on aurait souhaitée éternelle.

Toute bonne chose a une fin. Celle des Invincibles est à ranger au rayon des «classiques instantanés», parfait dosage de pathos et de ridicule, d'élans dramatiques et de traits d'humour hilarants, d'effets de style mesurés et de répliques percutantes.

Une finale sans concession, sombre et émouvante, ponctuée de quelques traits d'humour archétypaux. Lyne est dans un état critique, inconsciente, dans son lit d'hôpital. Carlos, à son chevet, tente de la rassurer en lui disant qu'il lui a réservé une chambre privée, même si «c'était 75 $ d'extra». Steve annonce avec fracas à Cynthia qu'il est bisexuel, alors qu'elle s'attend à une déclaration d'amour. Il se félicite sans remords de son départ et de l'occasion de manger deux salades plutôt qu'une. Rémi demande s'il existe un «flyer» pour l'aider à choisir un cursus universitaire.

Cette dernière heure en compagnie de mes personnages fétiches m'a fait prendre conscience que le jeu des acteurs a été sous-estimé dans le succès des Invincibles, tellement la série a été bien écrite. Pierre-François Legendre joue avec une sensibilité irréprochable la torpeur, l'échec et le renoncement de Carlos devant la mort de Lyne.

Un personnage en particulier aura marqué cette dernière saison: celui de P.-A. Il fallait un courage mêlé d'inconscience à François Létourneau pour se donner un rôle aussi peu flatteur. Le coauteur de la série (avec le réalisateur Jean-François Rivard) nous laisse sur une note sombre mâtinée d'espoir. L'amitié des Invincibles, si elle a à renaître, aura des bases plus solides, grâce à Carlos, qui brise son propre pacte d'isolement avec trois coups de fil désespérés. À chacun d'imaginer la suite. Les auteurs ont préféré laisser plusieurs questions en suspens. On les en remercie.

La bonne nouvelle, pour les Invincibles, c'est qu'ils semblent enfin se prendre en main. Steve embrasse sa «bicuriosité», Rémi accepte qu'il n'est pas l'élu du rock, P-A part à la recherche d'un alter ego moins égocentrique et Carlos se retrouve fatalement face à lui-même. Les quatre pas-du-tout-fantastiques restent cependant fidèles à leur nature profonde : attachants mais égoïstes, solidaires mais individualistes, plus matures mais toujours puérils.

D'aucuns regretteront la tangente dramatique prise par les auteurs pour cette finale marquante et mémorable. Elle était à mon sens inévitable, dans la logique même de l'intrigue. Les Invincibles nous auront réservé des surprises jusqu'à la fin, mais on se doutait bien que leur aventure allait mal finir. Pour eux, s'entend. Pour nous, restent les images d'une série remarquable, qui a transcendé le petit écran, et que l'on n'est pas près d'oublier.