À deux semaine de la première de L'Opéra de quat' sous, qui prend l'affiche mardi au TNM, La Presse a passé quelques heures en salle de répétition avec ses artisans. Incursion au coeur d'une grande mécanique qui, cette fois, ne se veut surtout pas une machine à illusions.

Alexandre Vigneault LA PRESSE

L'influence du compositeur Kurt Weill dépasse largement les univers du théâtre et de la musique orchestrale. Sa chanson Mack The Knife est depuis longtemps un standard de jazz. Ute Lemper, The Doors, John Zorn et Marianne Faithfull figurent parmi les dizaines d'artistes qui ont interprété ses compositions. Et Mitsou? Non, pas Mitsou.

Pourtant, c'est bien un succès vieux de 20 ans de cette chanteuse pop recyclée en animatrice qui résonne dans la salle de répétition du TNM, où Robert Bellefeuille (mise en scène) et Pierre Benoît (direction musicale) peaufinent leur version de L'Opéra de quat'sous, théâtre musical de Brecht et Weill. Assises à califourchon sur des chaises qu'on dirait empruntées à une production de Molière dans une pose qui rappelle celle de Mitsou dans le clip «osé» de Dis-moi, dis-moi, quelques actrices s'amusent à en chanter le refrain.

«On a enchaîné samedi dernier. Psychologiquement, les comédiens sont partis de la salle de répétition», avait précisé Robert Bellefeuille avant d'en ouvrir la porte à La Presse. Dans deux jours, l'action se déplacera sur la scène du TNM dans le vrai décor. Cet après-midi, l'atmosphère est légère. D'où aparté rigolo que les comédiennes s'autorisent entre deux prises d'un air qui, lui, sera de l'imposant spectacle qui réunit 21 interprètes, ainsi que tout un attirail d'instruments.

«L'Opéra de quat'sous est une oeuvre choral, analyse Serge Postigo (Macheath) qui, en attendant de répéter ses scènes, s'est glissé derrière la batterie. Cette oeuvre-là n'a de sens que si elle est portée par le groupe.» Robert Bellefeuille en a toujours été convaincu: «L'une des premières images que j'avais en tête lorsque j'ai rencontré Pierre, c'est que le prologue devait être chanté par les 21 personnes.»

Il a d'ailleurs été décidé très tôt que les partitions théâtrales et musicales seraient développées conjointement et non en parallèle, de manière à créer un mode de fonctionnement qui s'apparenterait à celui d'un groupe de rock. «On a vraiment travaillé main dans la main, insiste Robert Bellefeuille. La musique influence la mise en scène et la mise en scène influence la musique.»

Du vrai avec du vrai

Quatorze des comédiens et musiciens participent à la répétition d'aujourd'hui qui, bien qu'elle soit axée sur des numéros musicaux, permet surtout au metteur en scène de peaufiner sa mise en place. Il s'attarde surtout à la La ballade de l'obsession sexuelle, air interprété par Celia Peachum (Danielle Proulx) et qui, dans sa version, est accompagnée par Jenny (Éveline Gélinas) et les autres prostituées (Geneviève Alarie, Dominique Pétin, Maude Laperrière et Anne-Marie Levasseur).

Se laissant prendre au jeu de la séduction, les catins multiplient oeillades et sourires entendus. «Il faut juste faire attention que ça ne devienne pas mielleux, avertit toutefois le metteur en scène. Ce que vous êtes en train de dire aux hommes c'est: vous êtes pathétiques. Vous n'essayez pas de les séduire.» Les actrices réagissent au quart de tour: à la prise suivante, plus aucune trace de racolage.

La scène est reprise quatre ou cinq fois. Robert Bellefeuille s'attarde à la position des corps. Il veut des lignes nettes, des positionnements francs et demande que chaque geste soit fini. «Allez jusqu'au bout, insiste-t-il. Il faut que ce soit assumé. Il ne faut pas ce que soit dans l'entre-deux, sinon ce n'est pas intéressant.»

La netteté recherchée doit servir à établir un contact direct avec l'assistance. «Ce que Brecht fait, c'est d'inclure les spectateurs dans l'action», dit le metteur en scène. De le mettre dans le coup. Sa vision de la distanciation brechtienne se trouve d'ailleurs dans cette manière de mettre acteurs et spectateurs sur un pied d'égalité et de rappeler que tout ça, c'est du théâtre.

Cet univers-là doit être ludique avant d'être intellectuel. «Brecht, c'est un ludique. Pour lui, penser est un plaisir», affirme Robert Bellefeuille, rappelant que L'Opéra de quat' sous est «un spectacle qui sait qu'il est un spectacle», comme l'a déjà écrit le dramaturge. Créer du vrai, sans donner l'illusion du vrai, voilà l'enjeu. Et le but du jeu.

L'Opéra de quat'sous, de Bertolt Brecht, du 28 septembre au 23 octobre au TNM.