Le spectacle Les gros, conçu par Pascal Desparois et Émilie Poirier, se veut une tribune pour «les gros», une façon de revendiquer leur place dans le milieu de la danse et dans la société. Présentée à Tangente la semaine dernière, dans le cadre de l'événement Corps Atypik, cette création mêle, sur scène, des danseurs bien en chair et des danseurs minces.

Stéphanie Brody, collaboration spéciale LA PRESSE

Les gros table abondamment sur les lieux communs. Les gros - ici, Pascal Desparois et Émilie Poirier - rient et font rire; ils se goinfrent, servent de souffre-douleur, haïssent l'image que leur renvoie le miroir au point de se violenter. Les minces ne sont pas épargnés puisqu'eux non plus ne semblent pas satisfaits de leur reflet dans la glace. On connaît la chanson!

Presque toujours nus, exposés aux regards indiscrets, les interprètes - Desparois, Poirier, Caroline Charbonneau, Gabriel Doucet, Harmonie Fortin-Léveillé et Georges-Nicolas Tremblay - se chamaillent, s'autoflagellent et se rejettent.

Un malaise dans la salle

Desparois et Poirier conçoivent des scènes efficaces: Émilie Poirier joue, avec brio, le rôle du reflet de la danseuse mince. Autre belle trouvaille: si les interprètes, les gros comme les petits, se goinfrent entre autres de Whippets, les biscuits se transforment parfois en bâtons de parole et, échangés, poussent à la confession! Mentionnons aussi cet amusant tableau dans lequel les danseurs sveltes enfilent des chambres à air roses et s'élancent partout, avec un abandon décadent, sur la chanson... Moi j'mange d'Angèle Arsenault.

D'ailleurs, on ignore, dans ce tableau, si les «minces» se moquent des «gros» ou s'ils les envient, une ambivalence souvent présente dans le spectacle. Cela provoque le malaise: parmi les spectateurs, une demoiselle très ronde se colle davantage sur son amoureux; d'autres rient jaune.

Dans le dernier tableau, tous les danseurs enfilent des chandails à manches longues... noirs: on veut gommer les différences corporelles. Et alors, les six se lancent dans une chorégraphie de groupe, assez lyrique, remplie d'unissons: tout cela exige grâce et précision. Parfois, Desparois et Poirier se perdent dans la masse; parfois non. Désolée.

Certes, la danse contemporaine s'ouvre aux diversités corporelles. Des chorégraphes de renom comme Dave St-Pierre, Sidi Larbi Cherkaoui ou Wim Vandekeybus incluent des personnes de toutes les tailles et même des interprètes handicapés dans leurs créations. L'avènement de la théâtralité en danse permet une telle intégration, alors que la virtuosité et la symétrie à tout prix laissent place à l'interprétation.

Il reste que la présence d'un danseur hors normes dans une chorégraphie est le plus souvent le sujet même ou une part du propos de l'oeuvre en question. Cet interprète est rarement anonyme, comme le souhaite Émilie Poirier.

Et si, aujourd'hui, les danseurs d'une compagnie sont souvent différents quant à leur grandeur ou leur origine ethnique, ils demeurent le plus souvent sveltes et lestes, surtout lorsque le chorégraphe table sur la forme et une construction chorégraphique qui l'exige. C'est une part de la réalité du métier de danseur qui n'est pas près de changer. Même si la tyrannie de la minceur tend à s'estomper.