Imaginez Arthur Rimbaud qui résout des équations d'algèbre au lieu de s'adonner à la prose poétique. Alors apparaît Évariste Galois, symbole du génie mathématique, esprit tourmenté... et sujet de la nouvelle pièce de Geneviève Billette, mise en scène par René Richard Cyr. Un personnage historique pour mieux parler du temps présent.

Mis à jour le 5 nov. 2011
Luc Boulanger, collaboration spéciale LA PRESSE

Entre les répétitions avec les acteurs (dont Monique Spaziani, Benoît McGinnis, Benoît Drouin-Germain et Benoît Gouin) et les intensités d'éclairages, René Richard a répondu aux questions de La Presse.

Q: Le Théâtre d'Aujourd'hui se consacre exclusivement à la création et à la diffusion de la dramaturgie québécoise. De mémoire de critique, il est assez rare d'y voir une pièce qui se déroule sur le Vieux Continent en 1832 avec des costumes d'époque?

R: Il est révolu, le temps où la dramaturgie québécoise devait se regarder le nombril pour avoir une identité, estime René Richard Cyr. Un auteur québécois n'est plus obligé de parler uniquement d'ici et de maintenant. Il est un citoyen du monde à part entière. Il peut désormais s'approprier toutes les époques, tous les espaces, tous les lieux. Écrire une pièce sur la guerre au Liban ou, comme Geneviève, s'inspirer d'un mathématicien français antimonarchiste qui a vécu à Paris au début du XIXe siècle.

Q: Évariste Galois est né il y a exactement 200 ans. En France, dans certains cercles, c'est une légende. On célèbre cet automne le bicentenaire de sa naissance avec des colloques, des séminaires, des conférences, des expositions. Or, de notre côté de l'Atlantique, Galois n'est pas une figure très connue.

R: Évariste Galois est mort en duel à 20 ans. Comme d'autres génies disparus trop tôt, le mathématicien se doutait que son temps était compté. Il travaillait sans relâche, se dépassait et voulait laisser une oeuvre (son traité d'algèbre). Cette fureur de vivre du personnage est mise de l'avant dans la pièce. Il y a chez Galois un romantique, un tourmenté. Adolescent, il a connu le suicide de son père. Il a aussi peur de mourir. Il dit: «J'ai besoin de me perdre; si je m'inscrivais en mathématiques.» Alors qu'il a de mauvais résultats scolaires... Mais il veut fouiller, chercher. Au connu, il préfère l'abstraction.»

Q: Galois est à contre-courant de son époque et de la société industrielle qui veut des inventions, de la productivité, du progrès à tout prix...

R: Comme tous les auteurs, Geneviève Billette s'est inspirée de la vie d'Évariste Galois pour nous parler d'elle. Elle est aussi «contre son temps». Dans la pièce, le mathématicien se désole de ses contemporains en disant: «Mon siècle se trompe sur la notion de modernité. [...] Les scientifiques construisent des routes, les hommes politiques tiennent boutique, l'université enseigne comment cuire le pain. [...] À l'utilité, j'ai voulu opposer l'espoir.»

Q: On voit là une résonance de notre époque. Cette réplique pourrait être lancée par les manifestants du mouvement Occupons Wall Street?!

R: En 2011, on ne cherche que ce qui rapporte immédiatement. On forme des gens dans l'unique but d'avoir des résultats rapides; de les voir performer et rapporter le plus d'argent possible. Les ventes, les bénéfices, les cotes d'écoute... On ne parle que de ça aujourd'hui! Mais qu'avons-nous tous à courir aussi vite?

Contre le temps, du 8 novembre au 3 décembre au Théâtre d'Aujourd'hui.

Illustration: Michel Rabagliati