Pour revenir à son tour sur l'histoire de sa famille, la «fragilité» des neuf enfants et du père, la maladie mentale qui rôde, Lucie Laurier n'a pas choisi la voie de la facilité. Un spectacle totalement dépouillé, des formes qui se déploient dans la pénombre, des musiciens de scène invisibles (sauf à la fin) et dont la partition se limite à rythmer les scènes. Et tout cela aboutit à un fulgurant spectacle de théâtre-danse (une performance?) qui laisse le spectateur estomaqué.

Mis à jour le 15 févr. 2010
Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Samedi soir, à la salle Gémier du théâtre national de Chaillot, à Paris, lorsque le grand frère Dominique, 50 ans, schizophrène depuis l'âge de 20 ans, fait sa dernière apparition sur la scène, sa soeur Angela, la contorsionniste filiforme, s'enroule autour de sa taille comme un boa. C'est ainsi qu'ils saluent les spectateurs encore plongés dans le silence. On comprend alors que le spectacle est terminé, et le public réuni dans cette salle de quelque 400 places leur réserve une ovation à répétition.

Lors de la première, jeudi soir - dans le cadre du nouveau festival des Anticodes, voué aux avant-gardes théâtrales -, mon voisin, un aficionado de toute évidence, avait apprécié le spectacle, tout en émettant «quelques réserves sur le rapport entre la vidéo et la danse». Mais samedi soir, une nouvelle voisine, encore plongée dans une sorte de méditation, se contentait de dire: «C'est remarquable.»

Pour une création qui n'était à l'affiche que quatre soirs de suite - et en début de soirée -, J'aimerais pouvoir rire a tout de même eu droit à une page entière dans Libération, qui a consacré sa rubrique «portrait» à Angela Laurier sous le titre «Le cou tordu à la folie». Ce qui explique sans doute - outre la grande réputation de Chaillot - que le spectacle ait fait pratiquement salle comble. Avant de partir en tournée avec une vingtaine de dates déjà arrêtées - entre autres aux Subsistances de Lyon, haut lieu théâtral qui coproduit cette nouvelle oeuvre.

On ne sait d'ailleurs pas précisément à qui attribuer la paternité du spectacle: à Angela Laurier, qui a déjà mis en scène la maladie de son frère et qui a proposé l'idée à Lucie?

À Lucie, qui a manifestement donné une forme nouvelle, élaborée et complexe à cette trame de base qui tourne autour de la fragilité de sa famille? À Dominique Laurier lui-même, dont les fascinants monologues sur «l'odeur de la schizophrénie», le caractère parfois mystique de ses «hallucinations», constituent la matière première de cette réflexion sur la folie?

Peu importe, à la limite. Comme il importe peu de savoir s'il s'agit de «cirque» (puisque Angela est contorsionniste), de théâtre ou de danse. Dans un premier tableau de ce spectacle total, la performeuse exécute une lente chorégraphie sous un voile translucide semblable à celui qui recouvre le berceau des nouveau-nés. Deux: une longue vidéo où, face à la caméra, le Dominique de 33 ans raconte sa maladie, le fait d'être «prisonnier de son corps» ou d'avoir «vu le Christ sortir des nuages». Photos de famille anciennes datant de l'époque où elle était établie en Colombie-Britannique. Trois: le frère et la soeur sur scène qui entament une étrange danse de séduction.

Quatre: le profil géant de Dominique est projeté sur un rideau transparent. À l'arrière-plan, Angela, qui paraît minuscule, exécute une lente chorégraphie comme dans une vitrine. Le vrai Dominique apparaît, dessine sur la vitrine le corps immobile qui, peu à peu, se remet en mouvement et s'échappe. La musique s'intensifie et on voit apparaître les musiciens en fond de scène. Cela ressemble à la fin d'une séance d'hypnotisme.

Samedi soir, une partie de la famille était sur place. Angela, qui met toujours une heure à récupérer de cette performance exigeante qui s'apparente à une suite de transes. Le frère Dominique - «j'étais un chien battu et maintenant j'avale des comprimés» - qui traverse tranquillement la foule d'après-spectacle et va s'asseoir sur un banc, veillé par sa mère, la matriarche du clan, celle «qui a toujours été forte». Lucie Laurier, qui explique au passage qu'elle aussi a fait «des années d'analyse» et que la forme qu'elle a donnée à ce spectacle en découle directement.

Par la suite, chacun repartira chez lui: Angela en Ardèche où elle vit la plupart du temps. Dominique dans sa roulotte installée à Cherbourg, sur le domaine de la Brèche, un centre de théâtre expérimental. Et Lucie à Montréal, où elle poursuit l'enregistrement de son premier album de chansons. On n'a pas fini d'entendre parler du clan Laurier. Notamment en France. Et sur les scènes où se joue l'avant-garde théâtrale.