Il est 18 h 30 à peine. Devant l'Olympia, canalisées par des barrières métalliques, il y a 200 ou 300 personnes qui font la queue. Deux heures avant le début du spectacle des Cowboys fringants.

Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Dans l'espoir de s'arracher quelques places qui n'auraient pas été vendues, même si on annonce un spectacle à guichets fermés depuis un mois? «Pas du tout, explique un trentenaire barbu: nous avons déjà nos billets.» Mais ce sont des places debout, car à l'orchestre on a enlevé tous les fauteuils. Et ceux qui entrent en premier auront les meilleures places près de la scène. Ils y tiennent tellement qu'à l'entracte - qui dure 20 minutes - personne ne sortira de la salle pour éviter de perdre ce formidable privilège: être aux premières loges et pouvoir se déchaîner dans le rythme. Une soirée à l'Olympia avec les Cowboys, c'est un grand happening où tout le monde s'agite dans le rythme. À tel point que le balcon - avec ses spectateurs assis, un peu plus calmes - donnait l'impression d'osciller dangereusement sous l'effet des vibrations.

Faut-il préciser que les deux tiers des 2800 spectateurs connaissent par coeur la plupart des chansons? En début de deuxième partie, un morceau particulièrement rythmé soulève littéralement la salle. Et ça s'appelle comment? «Le titre, c'est La reine», répond sans hésiter une jeune femme dans la trentaine.

Les Cowboys n'ont vendu «que» 70 000 exemplaires de leur premier album en France, et moins des albums suivants. Les radios les plus commerciales ou «jeunes» ne les diffusent presque pas. Et pourtant, ils rassemblent plus de 8000 mordus en trois soirs à l'Olympia, avant d'aller faire une salle de 8000 places à Lyon, puis une autre de dimension comparable à Genève.

Un peu comme Noir désir il y a plusieurs années, ils font partie de ces phénomènes culturels parallèles, ou dissidents, qui se développent et explosent en marge du système: pas de label connu, pas de campagne de pub, pas d'accord avec les tout-puissants programmateurs des radios, et encore moins de passages à la télé.

Vers 18 h, hier, entre la balance de son et la mise en condition pour le spectacle, ils sont là, les trois garçons, puis Marie-Annick qui finit par apparaître avec son étui à violon.

Dans cette loge collective où personne n'a pris la peine de mettre des fleurs ou une petite touche personnelle, ils donnent l'impression d'être de passage, par erreur. L'Olympia, lieu mythique entre tous, ils trouvent ça bien d'y être, au moins une fois dans leur vie, et en même temps, ils s'en foutent pas mal.

«On est contents d'être à l'Olympia, explique Karl Tremblay, affalé sur le canapé. Mais c'est surtout pour rencontrer notre public. On était déjà très contents, en avril 2004, lorsqu'on a fait l'Élysée Montmartre et où on a vu débarquer des centaines et des centaines de gens qui nous connaissaient. On n'attendait rien, on ne cherchait pas à tout prix à conquérir la France. Personne n'a compris comment tout ça a commencé.»

Leur point de vue n'a pas changé. Même si, entre-temps, ce qui aurait pu être un feu de paille s'est propagé dans toute la France. Une minitournée est déjà programmée pour l'automne prochain: uniquement des Zénith configurés pour 8000 spectateurs.

«À l'Olympia, on aurait pu rajouter sans problème deux supplémentaires, explique Jérôme Dupras, mais on ne pouvait pas. On devait rentrer au Québec.»

«D'ailleurs, ajoute Karl Tremblay, on ne veut pas faire de trop longs séjours en France. Deux semaines par-ci par-là, mais pas plus. Ça nous fait un immense plaisir de rencontrer notre public, mais on n'a pas de plan de carrière en France. Personne d'entre nous n'a envie de s'y installer six mois, rien que pour faire carrière ou vendre plus d'albums.»

Pour un succès atypique aussi gigantesque? «Il y a d'abord leur musique, authentique et extraordinairement entraînante, dit Françoise, 28 ans, cadre commerciale, mais «de gauche». Ensuite, ils font de la chanson à texte, et je trouve ça bien. Ils sont de gauche et manifestent, disons, des bons sentiments. Et franchement, les bons sentiments, ça ne peut pas faire de tort dans une ville comme Paris.»

C'est un peu ce que dit leur gérant Claude Larivée, sous une forme lapidaire: «Ce qu'ils donnent comme show est éminemment festif. Et en même temps, donne à réfléchir.»

Lorsque, dans la première partie du spectacle, Karl Tremblay explique que pour chaque billet vendu il y aura un arbre replanté dans le tiers monde, c'est l'ovation. Et quand il dédie une chanson «à tous ces Français qui en ont ras le bol et ont envie d'envoyer promener les bouffons qui les gouvernent», c'est le délire.

Les fans des Cowboys, qui se sont eux-mêmes baptisés «les Cousins fringants», ne votent pas franchement Sarkozy.