Mes souvenirs de Maureen Forrester sont innombrables - et même contradictoires, en ce sens que l'artiste complète, au port de reine et à la voix d'or, pouvait décevoir qui la côtoyait.

Mis à jour le 18 juin 2010
Claude Gingras LA PRESSE

Je l'ai très bien connue. J'ai voyagé avec elle et l'OSM en Europe, je lui ai servi d'interprète chez le coiffeur à Besançon, je l'ai interviewée dans mon salon. La contradiction, chez elle, englobait jusqu'à la voix. Ce timbre grave et sombre d'authentique contralto, il s'amenuisait étrangement en celui d'une petite fille lorsqu'elle parlait.

J'ai entendu Maureen Forrester en récital, en concert avec orchestre et à l'opéra je ne sais plus combien de fois. Ma première expérience remonte à 1950 environ. J'étais jeune journaliste à La Tribune de Sherbrooke, ma ville natale. Elle était venue participer à un concert à la Trinity United Church. Je vois encore la tête blonde de 20 ans de la future Maureen Forrester attendant son tour de chanter... Elle était déjà impressionnante. Elle le fut jusqu'à la fin de sa carrière de quelque 40 ans.

Choisie par Bruno Walter

Son plus grand titre de gloire: avoir été choisie personnellement par Bruno Walter, l'illustre chef, disciple de Mahler et créateur de son Das Lied von der Erde, pour interpréter l'oeuvre à Carnegie Hall en 1960.

La disparue chanta surtout du lied et de l'oratorio, à travers le monde, jusqu'en Russie, en Australie et en Orient. Au sommet de sa carrière, elle remplissait 120 engagements par an. Au piano, elle chantait habituellement avec John Newmark, Montréalais d'origine judéo-allemande. À l'orchestre, on la retrouva avec les plus célèbres: Walter déjà nommé, Beecham, Klemperer, Karajan, Reiner, Stokowski, Bernstein.

Moins sollicitée à l'opéra, elle se produisit néanmoins du Metropolitan à La Scala dans des ouvrages de Handel, Gluck, Verdi, Wagner, Tchaïkovsky, Strauss, Poulenc et Menotti, incarnant jusqu'à la Sorcière de Hänsel und Gretel. En fin de carrière, elle se tourna vers l'opérette, la chansonnette et le jazz.

Son immense discographie occupe plus de trois colonnes dans l'Encyclopédie de la musique au Canada. Elle détenait quelque 30 doctorats honorifiques et signa une autobiographie, Out of Character, traduite en français sous le titre Au-delà du personnage.

Huée à l'OdM

Ses moyens vocaux et scéniques commencèrent à décliner vers 1980. En 1994, l'Opéra de Montréal lui confia un rôle de composition: la Marquise de Berkenfeld dans La Fille du régiment de Donizetti. Alors aux prises avec des problèmes de mémoire, elle chantait avec son texte glissé dans un petit vade-mecum... et avec ce que j'avais appelé «un reste de voix». À la première, elle avait été huée.

Il est vrai qu'en 1992, aux soi-disant Conférences sur le Renouvellement du Canada, celle qui était née en 1930 dans un quartier francophone de Montréal, au 5334 de la rue Fabre, avait «oublié» de chanter le Ô Canada en français, comme elle «oubliait» parfois de parler français dans sa propre ville lorsque les circonstances l'exigeaient.

En 2001, le National Post révéla que la chanteuse dépérissait dans une maison de retraite de Toronto. Photos à l'appui, le journal titrait: «Dementia, alcohol put Canadian diva in nursing home». J'ai trouvé cela triste, sans toutefois verser de larmes.