«Poetry can communicate before it is understood», écrivait T.S. Eliot. C'est encore plus vrai pour la musique, à en croire la philosophe Mélissa Thériault.

Publié le 24 oct. 2009
Paul Journet LA PRESSE

La chargée de cours à l'UQAM et prof au cégep de Rimouski avait un peu prédit les résultats de notre expérience non scientifique. Elle croyait que les passants seraient pour la plupart touchés par le violon d'Alexandre da Costa et ce, peu importe leurs connaissances musicales.

«Les connaissances aident à apprécier une oeuvre musicale, mais beaucoup moins que pour d'autres formes d'art, avance-t-elle. Par exemple, la peinture et la littérature nécessitent un certain bagage pour être comprises et appréciées. La musique est plus sensorielle et intime. Elle pénètre directement dans notre intériorité. Ça explique pourquoi elle nous émeut souvent sans qu'on réussisse à expliquer pourquoi.»

L'idée n'a pas toujours fait consensus. Dans Humain, trop humain, Nietzsche écrivait: «Il faut en effet être préparé et exercé pour recevoir même les plus minimes révélations de l'art: il n'y a absolument pas d'effet immédiat de l'art, malgré les contes bleus des philosophes à ce sujet.»

Mais la science semble le contredire. Neuroscientifique de réputation mondiale et Montréalais d'adoption, Daniel Levitin soutient dans ses recherches que la musique a précédé le langage dans notre évolution. Selon cette thèse qui ne fait pas consensus, l'homme serait donc programmé pour comprendre et apprécier la musique. Dans son best-seller This Is Your Brain On Music, le prof de McGill indique aussi que certaines réactions émotives à la musique seraient innées. Par exemple, tous percevraient la tristesse d'une pièce lente.

Et les attentes dans tout cela? C'est au métro Berri-UQAM qu'un Alexandre da Costa jouait incognito du Bach, du Tchaïkovski et du Kreisler. Est-ce plus facile de charmer quand les attentes des passants sont presque nulles? Ou au contraire, quand les attentes sont élevées, comme si da Costa était endimanché à la salle Wilfrid-Pelletier?

«C'est la question à 500 piastres, ou plutôt, la question à 500 pages! lance Mélissa Thériault. Difficile de répondre simplement comme cela.»

Automate, huître et myopie

Nos passants étaient donc tous outillés, à différents degrés, pour apprécier la musique. Mais étaient-ils assez réceptifs pour en profiter? Ou souffrent-ils de myopie esthétique?

Selon une idée courante, les urbains seraient désensibilisés par la surabondance de stimuli. Et ils seraient aussi tout simplement désintéressés. Appelons cela la valse du quotidien qui nous transforme en huître ou, pire, en automate.

L'artiste John Lane le déplore dans Timeless Beauty - In the Arts and Everyday Life. Dans cet essai plutôt romantique, il juge qu'on perd contact aujourd'hui avec le beau, au risque de ne même plus pouvoir le reconnaître. «La beauté est essentielle à notre bien-être et une composante fondamentale à toute vie civilisée. On la néglige à notre propre péril», écrit-il.

Certains veulent ouvrir les yeux des Montréalais. En avril dernier, la Commission sur le développement culturel et la qualité du milieu de vie proposait que pour tout projet résidentiel, commercial ou institutionnel, le promoteur doive consacrer 1 % à l'art public.

Mais d'autres serviteurs du public ont déjà fait de l'art une punition. Plus précisément, de la musique classique dans le métro. En 1998, Toronto faisait cracher de l'opéra dans son métro pour en chasser les squeegees. Bonne idée, a pensé la STCUM, qui a repris l'initiative dans la station Berri-UQAM.

L'opération n'a visiblement pas fonctionné. La musique dans le métro n'agressait pas, et à en juger par notre petite expérience, elle séduit. Ce qui est une bonne chose, pense Mélissa Thériault. «Comme disait Platon, le beau nous tire vers le haut. Il procure un sentiment d'élévation. Dans nos moments difficiles, on regarde le fleuve ou on écoute une chanson et on se sent mieux. C'est cucul à dire, mais c'est vrai.»