Alexandra da Costa ne savait pas à quoi s'attendre. Les Montréalais allaient-ils le prendre pour un authentique musicien qui joue dans le métro pour gagner sa vie? Allaient-ils le reconnaître? Allaient-ils même prendre le temps de l'écouter? Pendant 55 minutes, le jeune virtuose qui aura 30 ans la semaine prochaine, a joué à en perdre le souffle parmi le brouhaha des foules et le fracas des rames de métro. Une expérience éprouvante.

Publié le 24 oct. 2009
Nathalie Petrowski LA PRESSE

À exactement 15 h 20, le mardi 20 octobre 2009, Alexandre da Costa a déposé son blouson de cuir par terre et a ouvert son étui sur le carrelage de la station Berri-UQAM. Il en a aussitôt extrait un authentique Stradivarius datant de 1727 (l'âge d'or du mythique luthier), évalué à plusieurs millions de dollars et prêté par M et Mme Dubois, des collectionneurs et mécènes de Drummondville. Prenant position directement en face des tourniquets de la sortie sud, le jeune virtuose a accordé brièvement son instrument avant d'entreprendre une courte pièce du violoniste et compositeur Fritz Kreisler. En principe, il était seul au monde. En réalité, trois journalistes, un photographe, un vidéaste et son reporter ainsi que du personnel de la STM le surveillaient du coin de l'oeil.

La vie est drôlement faite. Deux jours plus tôt, Alexandre jouait devant environ 1700 personnes au théâtre de la Maestranza de Séville, en Espagne, pays où il a vécu et où il a une carrière florissante. Deux jours plus tard, le voilà qui se glisse dans la peau d'un musicien de métro, au sein de la ville où il est né il y a 30 ans, où il a été élevé par sa mère Véronique da Costa, où il a peu connu son père, Michel Graveline, et où il a été propulsé comme soliste dès l'enfance avec les Petits Violons de Jean Cousineau.

Après une maîtrise en violon au Conservatoire de musique du Québec et un bac en piano, Alexandre est parti étudier à Madrid avec le maître Zakhar Bron sans savoir que sa carrière allait prendre un virage résolument européen et le tiendrait éloigné du Québec pendant 10 ans. En 2007, après avoir vécu à Malaga et à Vienne, Alexandre est revenu vivre à Montréal pour être près de sa famille mais aussi de sa blonde, Martine Cardinal, une violoniste et directrice du Jardin des violons pour les tout-petits.

Tapie dans un coin de la station et connaissant par coeur tous les morceaux que son amoureux va jouer, Martine se demande comment les Montréalais vont réagir. Leur oreille distraite par la cacophonie et parasitée par leurs préoccupations va-t-elle capter la virtuosité du violoniste et la sonorité exceptionnelle de son instrument? Combien de temps avant que quelqu'un ne s'arrête ? Avant que quelqu'un le reconnaisse?

Dans le métro de Washington, une seule personne, sur plus d'un millier a reconnu Joshua Bell, qui est pourtant une mégastar du monde de la musique classique. Montréal saura-elle faire mieux et démontrer que ses habitants ont une oreille plus fine et une sensibilité plus développée?

À peine cinq minutes viennent de s'écouler et personne ne s'est encore arrêté. Alexandre poursuit avec une nouvelle pièce de Kreisler, pas tout à fait à l'aise dans son jeans et ses chaussures de sport, lui qui porte des boutons de manchettes et des chemises blanches avec ses initiales brodées en monogramme même pour tondre le gazon. Des grappes d'étudiants du cégep du Vieux-Montréal le dépassent sans le remarquer. Des gens pressés lui lancent un regard furtif et poursuivent leur course. Et puis subitement, un grand monsieur à l'abondante tignasse grise s'arrête et se précipite vers lui.

«Dis donc Alex, les affaires vont si mal que cela?» lui lance-t-il mi-blagueur mi-sérieux, pendant que le violoniste, pris au dépourvu, continue de jouer tout en lui répondant: «Non, non, on tente une expérience.» J'accroche le monsieur au passage et je lui demande son nom. Georges Nicholson, me répond-il alors que je veux disparaître six pieds sous terre, mortifiée de ne pas avoir reconnu l'animateur qui a longtemps été la voix de la musique classique à la radio de Radio-Canada. N'empêche, ce premier incident, quelques minutes seulement après le début de l'expérience, nous dit une chose : Montréal est un village où tout le monde finit un jour par se croiser.

«Du calibre de la Place des Arts»

Alexandre termine le Kreisler. Une vieille dame voûtée, hirsute, dépeignée, qui semble pauvre comme Job, fait un détour sur ses jambes arthritiques et cagneuses pour déposer une pièce dans l'étui du violoniste. Pourquoi? «Pour la mouzik», me répond-elle avec un gros accent des pays de l'Est.

Au même moment, ma collègue Daphné Cameron intercepte Marie, 40 ans, prof de piano, déconcertante de candeur: «Honnêtement, je n'ai pas entendu la différence avec les autres musiciens du métro et je n'aurais jamais pu vous dire qu'il jouait sur un Stradivarius. Je lui ai donné de l'argent parce que j'aime encourager les jeunes.»

Carole Pelletier, guide au Château Ramezay, n'a pas tout de suite reconnu Alexandre. «Mais maintenant que vous me le dites, il y a une différence dans la qualité de son jeu, c'est clair», lance-t-elle. Même son de cloche chez Guy Lavoie, un préretraité de la Ville qui s'est arrêté pour écouter pendant presque 20 minutes sans savoir qui jouait et qui a confié à ma collègue Sophie Ouimet: «C'est magique. C'est un grand musicien. Il est du calibre de la Place des Arts. On va certainement le voir comme soliste un jour dans un grand orchestre. Si j'étais un producteur, je lui offrirais d'endisquer.»

Et pendant que notre préretraité s'émerveille, Léa Bernard-Desrosiers, une jolie blonde de 21 ans, étudiante en politique et communication, «texte» frénétiquement, invitant ses copains à se ramener en quatrième vitesse à Berri-UQAM pour entendre le virtuose du métro. «Je ne l'ai pas reconnu tout de suite, mais j'ai immédiatement su que c'était quelqu'un de haut niveau», dit-elle.

Des jeunes attentifs

Un peu désorienté par une expérience qui s'avère plus difficile que prévu, Alexandre entame le morceau le plus costaud de son programme: le concerto pour violon de Tchaïkovski, une pièce vertigineuse de 35 minutes dont il joue des extraits. Plus tard, il racontera qu'avec le Tchaïkovski, il a eu le sentiment de perdre son public et de jouer trop vite comme s'il se noyait. L'impression est purement subjective car autour du périmètre imaginaire du violoniste, il me semble au contraire qu'il y a de plus en plus de gens qui s'arrêtent, écoutent et reconnaissent la qualité supérieure de son interprétation. C'est le cas d'un groupe d'agents de sécurité de la STM, habitués aux musiciens de métro et qui ont tout de suite convenu entre eux que celui-là n'était absolument pas comme les autres.

À 500 mètres d'eux, Vanessa Liboiron, 21 ans, s'écrie sans le reconnaître: «Il est vraiment écoeurant. Son niveau est trop haut pour le métro!» Quant à Élise Fortier, 29 ans, elle a commencé par s'arrêter, puis par s'appuyer contre une colonne, puis par s'asseoir sur le plancher. Elle est restée jusqu'à la fin du numéro, confiant à ma collègue qu'elle trouvait l'inconnu particulièrement doué. Quand elle a su de qui il s'agissait, elle est restée bouche bée. La réaction des jeunes est la grande surprise de cette expérience. Ces jeunes que l'ont dit allergiques à la musique classique ont semblé les plus attentifs et les plus réceptifs au violon de da Costa, y compris ce Yo, amateur de rap et de hip-hop qui a enlevé ses écouteurs, a écouté un instant avant d'aller déposer quelques pièces au pied du violoniste.

L'expérience tire à sa fin. Da Costa a enchaîné avec un adagio de Bach et termine avec une pièce de La liste de Schindler. Il joue sans arrêt depuis 55 minutes et avec une telle intensité que son instrument a laissé l'empreinte d'une balafre rouge et douloureuse sur son cou. Quand il dépose violon et archet, une demi-douzaine de personnes aplaudissent, un traitement royal auquel n'a pas eu droit Joshua Bell à Washington. Un point pour Montréal, une ville de toute évidence dotée d'une belle sensibilité musicale et capable d'apprécier la beauté même au coeur de la grisaille quotidienne.

Alexandre semble ébranlé. Plus tard devant une bière, il dira que l'expérience lui a fait l'effet d'une douche froide. «D'abord, ça a réveillé de drôles de souvenirs. Quand j'étais enfant et que ma mère n'avait pas beaucoup d'argent, j'ai dû jouer dans la rue et passer le chapeau pour pouvoir payer mes cours de violon. Je l'ai fait aussi dans le métro de Paris pour me payer un billet d'avion. J'ai ressenti le même genre d'humiliation. Et puis jouer comme ça avec tout ce bruit sans la protection de la scène, sans le respect qu'elle inspire, habillé tout croche, je me suis senti nu et vulnérable. Disons que c'est une belle leçon de modestie», dit-il en me tendant ses maigres recettes de la journée: un gros total de 8 dollars et 68 sous.

Nous remontons le long couloir vers la sortie. À mi-chemin sous l'icône d'une lyre, Aidar Bagantdinov, un vrai musicien de métro, arrivé de Russie en 2008, joue du Astor Piazzola sur son violon alto électrique pour gagner sa vie. Alexandre s'approche, le salue et lui donne la modeste poignée de pièces qu'il vient de gagner. Puis rapidement, conscient de sa chance et de sa bonne fortune, Alexandre Da Costa s'éloigne du musicien du métro, ne voulant pour rien au monde échanger sa place avec lui.

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Alexandre da Costa se joint au chef espagnol Pedro Halffter pour présenter le concert America Forever, le mardi le 10 novembre à 20 h et mercredi le 11 novembre à 10 h 30, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts.