Quel est l'intérêt d'aller voir et entendre un ensemble exclusivement constitué de contrebasses? «Puisque nous sommes assez particuliers, les gens se déplacent», résume Christian Gentet, fondateur de L'Orchestre de contrebasses, ensemble français en marche depuis 1981.

Publié le 17 mars 2012
Alain Brunet LA PRESSE

«Être une curiosité, croit-il, c'est plutôt un avantage. Le monde marche comme ça, c'est peut-être dommage, mais... s'il n'y a pas une curiosité qui attire au départ, s'il n'y a pas ce côté que je pourrais qualifier de foire, les gens ne viennent pas. Une fois qu'ils sont là, il faut faire le travail pour que ça se passe bien.

«Vous savez, renchérit le musicien, feu Michel Petrucciani était un phénomène de foire à cause de son physique (atteint de nanisme) et il fut l'un des meilleurs pianistes de jazz de son époque. S'il n'avait pas été handicapé, il n'aurait peut-être pas fait cette carrière. C'est dommage... mais c'est comme ça. Prenez aussi le grand violoniste Stéphane Grappelli, que j'ai connu personnellement: il n'a attiré beaucoup de monde qu'à partir du moment où il a atteint les 75 ans. Jusqu'alors, il devait se produire dans les hôtels parisiens. Pour lui, devenir une curiosité ne fut pas exactement une contrainte.»

Maintenant qu'on a compris le truc, parlons de la démarche. «Ce qui est aussi rarissime pour un ensemble de contrebasses, c'est que nous composons nos propres musiques. Nous faisons notre recherche sur la composition, sur les façons de jouer ensemble. Depuis 30 ans, nous avons beaucoup évolué dans les caractères, dans les sons, sur l'écriture et la façon de jouer ensemble.»

Quels en sont les principaux accomplissements? «Le premier travail est celui des sons et des modes de jeu: saturation naturelle, harmoniques, travail de percussion sur la caisse de l'instrument, exploitation différente de la rythmique, manipulations particulières, exploitation des suraiguës ou des sons complémentaires atypiques, évolution des techniques d'archet.»

Côté archet, d'ailleurs, Christian Gentet nous rappellera la grande expertise française. On a déjà écrit que François Rabbath fut un pionnier en ce sens et son élève fut le surdoué Renaud Garcia-Fons. On apprendra ici que ce dernier fut jadis un membre de l'Orchestre de contrebasses!

«En jazz et en musique improvisée, souligne en outre Christian Gentet, nous avons une culture française de l'archet avec les violonistes Stéphane Grappelli, Jean-Luc Ponty et Didier Lockwood. Il y a chez nous cette espèce de mélange de jazz et classique qui nous a marqués. Ainsi, cela nous a certainement incités à développer le travail d'improvisations à l'archet. Ailleurs dans le monde, on trouve de super contrebassistes de jazz et de musique improvisée, mais... dans le travail d'archet, ils sont moins bons que nous le sommes. Nous avons développé un langage, c'est un travail de longue haleine et c'est vraiment difficile. Aujourd'hui on peut affirmer notre contribution à l'avancement des ensembles à cordes (avec archets) de notre époque.»

Et comment construit-on un public lorsqu'on mène les destinées d'un Orchestre de contrebasses? «D'abord avec une communauté de contrebassistes, autour de laquelle se greffent progressivement des amis mélomanes. Petit à petit, ça s'est élargi parce que nous n'avons pas une démarche de spécialistes en concert: nous essayons d'offrir un concert attractif constitué de pièces courtes présentées avec une mise en scène étonnante et des éclairages appropriés pour dynamiser l'affaire. Nos musiques sont originales mais immédiatement perceptibles, car elles font référence à des styles connus - musique contemporaine, sud-américaine, jazz, oriental, classique, etc. Ainsi, se succèdent les moments sympas, d'autres plus tristes ou d'autres plus rigolos. Les gens assistent à un concert de jazz contemporain et ne se sont pas emmerdés à la fin.»

Le festival Jazz en rafale se tient à Montréal sur deux week-ends consécutifs, soit du 21 au 23 mars ainsi que du 29 au 31. Pour infos: jazzenrafale.com

L'Orchestre de contrebasses présentera un concert rétrospectif intitulé Best of, condensé de ses six derniers album. Dans le cadre du festival Jazz en rafale, l'ensemble se produit à L'Astral, mercredi à 20h.