Gilles Vigneault était d'autant plus triste d'apprendre hier matin la nouvelle du décès de son ami Claude Léveillée qu'il lui avait rendu visite jeudi dernier. «Ça me réconforte de l'avoir vu et d'avoir parlé avec lui, mais il n'y a rien qui annonçait ça, rien du tout», de dire Vigneault. Je ne voulais pas le fatiguer et, au bout d'une heure, je voulais m'en aller, mais il a insisté pour que je reste. Il était de bonne humeur, ça allait. On a causé de toutes sortes de choses, on a pris un café ensemble et il m'a taquiné au sujet de la boîte de mon sirop d'érable que je lui avais apportée comme j'en avais l'habitude.»

Mis à jour le 10 juin 2011
Alain de Repentigny LA PRESSE

Vigneault a fait connaissance avec Léveillée en 1961 alors que celui-ci était directeur artistique du Chat noir à Montréal. «Il était connu, pour utiliser la vieille expression, bien avant moi. Il m'avait engagé au Chat noir et ç'a marché très fort. Après le spectacle, il m'a dit: «Monsieur Vigneault - il me vouvoyait - est-ce que vous auriez d'autres textes sur lesquels vous n'avez pas fait de musique?» Le dimanche suivant, je lui ai envoyé 54 textes! Il était débordé, mais il était heureux, il avait du plaisir. Dans ça, il y avait Avec nos yeux, L'Équateur, Les nuages, Comme guitare...

«On a fait une trentaine de chansons ensemble, ça veut dire des collaborations étroites, reprend Vigneault. Par exemple, quand il a fait L'hiver, qu'a admirablement chantée Monique Leyrac - tout son album Léveillée-Vigneault, c'était de nos oeuvres - je lui ai fait jouer ça pendant quasiment toute une nuit. Il s'endormait au piano et je le réveillais pour qu'il me joue un autre petit bout. Ce sont des expériences qui lient d'amitié. On s'est déjà chicanés, comme les humains font des fois, mais on s'est réconciliés facilement. Il avait son caractère, mais... on va admettre que nous avions le nôtre», reconnaît Vigneault en riant.

Les jeunes générations ont peut-être mieux connu le «grand acteur» qu'était Léveillée, mais Vigneault retient surtout qu'il avait plusieurs cordes à son arc. «Moi, j'étais jaloux de son piano. Quand il se mettait au piano, il était survolté, enlevé, il n'appartenait plus à notre monde.»

De l'homme, Vigneault dira qu'il était très seul. «Je ne sais pas s'il a souffert d'une grande solitude, mais c'était un homme de solitude. Même avant son accident. Il avait des projets, des rêves que ceux qui l'écoutaient les exprimer considéraient comme des lubies. Mais, en réalité, c'étaient des rêves concrets qui avaient beaucoup de sens et qu'on aurait dû peut-être écouter avec plus d'attention même après son accident.»

Vigneault a assisté à l'un des derniers spectacles de Léveillée, à Natashquan, quelques mois avant son accident. Et il n'oubliera jamais le fameux spectacle 1 fois 5 auquel ils ont tous deux participé avec Charlebois, Deschamps et Ferland à la Saint-Jean de 1976 sur le mont Royal. «Dans cette expérience, c'était tous pour un et un pour tous. Nous étions cinq ego assez égaux et personne n'a essayé de tirer la couverture. Léveillée était là un pour tous, lui aussi. Ç'a été, pour moi, un moment remarquable du show-business, de ce métier.»