L'attachante et envoûtante Lhasa de Sela est décédée un peu avant minuit, le 1er janvier, emportée par un cancer qu'elle combattait depuis près de deux ans. Ses amis musiciens la savaient malade depuis longtemps, mais sa mort leur a néanmoins coupé le souffle. Retour sur le combat et le parcours d'une «étoile filante».

Mis à jour le 5 janv. 2010
Alexandre Vigneault LA PRESSE

Savoir une amie gravement malade ne diminue en rien le chagrin causé par son départ prématuré. Lhasa de Sela, décédée tard vendredi soir à l'âge de 37 ans, laisse dans le deuil une imposante famille élargie, des fans disséminés sur plusieurs continents, ainsi que de nombreux amis musiciens. «On est tous atterrés, tout à l'envers», a confié le bassiste Mario Légaré, joint au moment où il formulait ses voeux de condoléances destinés à la famille de la chanteuse.

Le bassiste, qui a participé au tout premier disque de Lhasa et l'a accompagnée sur scène pendant près de 15 ans, était profondément ébranlé par sa mort, un coup du sort qu'il perçoit comme une injustice. «C'était une personne magnifique. Pas juste une grande artiste, précise-t-il, une personne adorable à tous les points de vue: sereine, sensible, attentionnée et tellement positive. Qu'une maladie comme ça l'attaque, ce n'est pas fair

«Je suis déçue, parce que je l'imaginais vieillir», regrette la peintre et chanteuse Lousnak, qui est demeurée au chevet de Lhasa jusqu'à il y a un peu plus d'une semaine. Bïa, une autre amie de longue date, parle de la défunte comme d'une «étoile filante». «C'est l'un de ces passages météoriques qui laissent des marques profondes», juge-t-elle.

«Elle était d'une générosité artistique et humaine totales. Ça transparaît dans sa façon de chanter», avance aussi Mario Légaré. Il se rappelle avoir vu Lhasa chanter en portugais simplement parce qu'elle se produisait au Portugal ou encore faire l'effort d'apprendre une chanson tchétchène pour témoigner d'un conflit qui la touchait. «Ce n'était pas juste une grande chanteuse, insiste le bassiste, j'ai découvert de seconde en seconde comment elle se dévouait, combien elle aimait les gens.»

La belle pleureuse

Lhasa est née en septembre 1972 à Big Indian, dans l'État de New York, d'un père mexicain et d'une mère américaine. Sa jeunesse a été marquée par une période de nomadisme pendant laquelle ses parents, ses trois soeurs et elle ont sillonné le Mexique et les États-Unis dans un bus. Elle a posé le pied au Québec à l'âge de 19 ans, pour rendre visite à ses soeurs qui étudiaient à l'École nationale du cirque, et a finalement choisi de s'installer à Montréal.

Sa route a vite croisé celle d'Yves Desrosiers, avec qui elle allait écrire ses premières chansons et publier l'album La Llorona (La pleureuse) en 1997. Le guitariste et réalisateur affirme avoir toujours su «qu'il y avait quelque chose qui se passait» sur le plan artistique et qu'elle connaîtrait du succès. Il estime encore que c'est le meilleur coup qu'il a pu faire en carrière.

La Llorona, qui a connu un succès populaire au Québec et un rayonnement international, constitue un jalon dans la musique d'ici.

«Avant Lhasa, je ne pense pas que quiconque ait fait un album marquant dans une autre langue que le français ou l'anglais au Québec, un album que les gens sentaient leur appartenir», relève avec justesse Bïa, qui considère que son amie a «ouvert des portes» pour d'autres artistes venus d'ailleurs.

Lhasa a par la suite publié deux autres disques remarquables et remarqués: The Living Road (2003) et Lhasa, en avril dernier. «Dans tout ce qu'elle a fait, on ne sent jamais la formule, dit encore Bïa. On ne peut pas trouver de défaut à la sincérité de sa démarche artistique.»

Un combat silencieux

Son disque éponyme paru au printemps a été concocté alors que la chanteuse se savait atteinte d'un cancer du sein. Lhasa avait reçu ce diagnostic à l'hiver 2008. Discrète de nature, la chanteuse a révélé sa condition à ses proches collaborateurs, mais n'en a jamais soufflé mot en entrevue, jugeant qu'il s'agissait de sa vie privée. Ceux qui la savaient malade ont respecté son intimité.

Le printemps dernier, lorsqu'elle a finalement présenté cet album tout en anglais intitulé Lhasa, la chanteuse semblait tirée d'affaire. Elle envisageait l'avenir avec enthousiasme et souhaitait que ce disque lui permette enfin d'établir un contact avec le public américain. Il n'y a qu'un mot pour décrire la femme qu'on avait sous les yeux à la mi-avril: lumineuse.

«Je ne l'avais jamais vue aussi remplie de vie et de confiance en elle», a aussi constaté Bïa. Or, même si elle semblait en rémission et avait la tête pleine de projets, Lhasa n'a offert que quelques concerts en Europe et a dû rentrer à Montréal. Début juin, tous ses concerts et presque toutes ses autres apparitions scéniques ont été annulés.

Le cancer n'avait pas été vaincu et s'était même disséminé ailleurs dans son corps. Elle a entrepris un nouveau combat contre ceux qu'elle appelait ses «ennemis microscopiques». Lhasa n'a pas remporté cette nouvelle bataille. «C'est quelqu'un qui portait la lumière en elle et qui la partageait, dit Lousnak. Elle a fini par être la lumière ultime.»

Avec La Presse Canadienne