Chaque fois qu'on la revoit, on se dit que c'est peut-être la der des ders. Et puis, à 82 ans, Juliette Gréco nous revient, resplendissante, chanter des jeunes auteurs aussi bien que des monuments. Nous l'avons rencontrée au début du mois de juin, au lendemain d'un concert mémorable à Paris.

Alain De Repentigny LA PRESSE

Juliette Gréco bouge à peine, pourtant chacun de ses gestes, chacune de ses expressions est magnifiquement dramatique. Chacune des chansons qu'elle interprète, nouvelle ou immortelle, renaît devant nous. Elle peut évoquer le devoir de mémoire en chantant l'intensément sombre Train de nuit puis, l'instant d'après, être tout enjouée en reprenant Bruxelles de Brel, et nous ne sommes pas moins happés.

 

Le lendemain, dans les coulisses du magnifique théâtre des Champs-Élysées, elle me dit que tout cela est un peu mystérieux pour elle: «J'ai une très grande concentration, je passe très vite d'une chose à une autre. Mais je ne sais pas comment je fais. C'est peut-être pour ça que je suis fatiguée.»

Puis elle m'apprend qu'elle chante malgré une fracture de l'orteil qui lui fait abominablement mal: «C'est très curieux. Il peut m'arriver n'importe quoi, si je suis là (sur scène), tout disparaît!»

Dans son nouvel album, Je me souviens de tout, Gréco chante Orly Chap, Olivia Ruiz et Abd al Malik, des nouveaux venus dont les mots lui collent à la peau. «Ils doivent lire des choses que j'ai écrites, que j'ai dites, suppose-t-elle. Ils savent mieux que moi qui je suis. Mais j'ai toujours chanté des jeunes. Quand j'ai commencé à chanter Brel, Ferré et Gainsbourg, ils étaient parfaitement inconnus.»

La plupart des musiques de ses chansons sont écrites par Gérard Jouannest, son mari depuis 20 ans et le compositeur des plus belles mélodies de Brel. Le même Jouannest qui l'accompagne au piano avec l'excellent accordéoniste Jean-Louis Matinier, vu récemment au Festival de jazz.

Malgré ces couleurs musicales d'une autre époque, Juliette Gréco n'est pas mélancolique. «La mélancolie et la nostalgie, je n'aime pas ça, dit-elle sur un ton convaincant. Dans mes chansons, il y a toujours un sourire, parfois ironique, parfois tendre, parfois même un peu triste, mais c'est toujours sans regret. C'est tout plein d'espoir.»

Le doute et... l'aplomb

C'est Jean-Paul Sartre qui, alors qu'elle avait 20 ans, lui a suggéré de chanter. «J'étais dans une école de théâtre, je voulais être actrice. Je n'ai jamais appris à chanter, jamais! Je chante comme je suis. C'est ma manière à moi et je ne sais pas faire autrement. Je pense qu'il y avait des femmes comme ça, au XIXe siècle, qui disaient, qui jouaient, qui parlaient, parfois elles bougeaient, dansaient...»

La chanson Tout ira bien, que lui a écrite Abd al Malik, parle de la beauté. «Je suis très, très sensible à ça, dit Gréco. La beauté des autres me nourrit, me rend heureuse. J'ai des yeux gourmands.» Mais sa beauté à elle, éclatante, elle en a toujours douté.

Dans une entrevue croisée avec Olivia Ruiz pour le magazine L'Express, Gréco a avoué par ailleurs qu'elle porte des robes longues sur scène pour ne pas qu'on voie qu'elle tremble. «C'est de pire en pire, me dit-elle. À cause de la peur de décevoir, de ne pas être aimée, de ne pas être à la hauteur d'une certaine réputation qu'on m'a faite. On nous place très haut...»

C'est pourtant la même femme qui, en 1950, a craché dans la main du maître d'hôtel d'un restaurant de Paris qui refusait de laisser entrer son compagnon noir Miles Davis. «Ouiiiii, se souvient-elle. Et j'ai bien refermé la main. Miles et moi, nous étions frères de coeur et de corps.»

Juliette Gréco n'est pas un oiseau fragile. Quand elle chante Ne me quitte pas, ce n'est plus la supplique de Brel, c'est un ordre! «Brel est démissionnaire et moi pas, dit-elle en riant. Je suis en colère, voilà. Mon pauvre con, si tu me quittes, tu vas voir ce qui va t'arriver! Et c'est vrai qu'on ne peut pas être démissionnaire quand on aime.»

Juliette Gréco se produit demain, 20h, au Théâtre Maisonneuve.