Len Dobbin buvait une eau gazéifiée et moi, une Heineken commanditée. Il disait qu'il n'avait pas «touché ça» depuis 14 ans et demi, lui, l'alcoolo réformé. «Si j'en bois une, je vais en boire 40 et je vais mourir...» Il est mort quand même, deux heures plus tard.

Mis à jour le 10 juill. 2009
Daniel Lemay LA PRESSE

Nous étions dans la salle de presse du Festival. Mercredi soir vers 19h. Je crois qu'il attendait Monique Fauteux, cette «merveilleuse chanteuse». Je lui demandais ce qu'il comptait faire de ses archives. Volumineuses, complètes, uniques. Les archives de Len Dobbin, «ami du jazz depuis 1948», la mémoire du jazz montréalais depuis 60 ans. Encyclopédie vivante qui, de bar en salle, a tout vu, tout lu et mis en contact des milliers de personnes depuis la fondation de la Montreal Jazz Society en 1950.Mémoire... Jeudi passé, il était à la conférence du photographe de jazz Herman Leonard qui exposera à la Galerie de la Maison du jazz en septembre. Le vieux monsieur nous a montré une trentaine de clichés qu'il commentait en identifiant les musiciens. Bon... pas de problème encore avec Miles ou Chet Baker, mais ce saxophoniste, là derrière, à Paris en 53? Len a dit: «C'est Untel» et Herman Leonard s'est souvenu et il a dit à Len: «Vous, vous devriez assister à toutes mes conférences...»

Mémoire... Il les a tous et toutes connus, photographiés, interviewés, guidés en ville, quand Montréal était «jazz à l'année». Prenez Helen Merrill, la grande chanteuse qui devait se produire au Upstairs ce soir et demain et qui a annulé, prétextant quelque grippal malaise. Au grand dam de Len. «Elle ne voulait pas venir au début. À cause de son mari, malade. Mais j'ai appris qu'elle était allée au Japon. Je l'ai appelée et j'ai dit: «Hey! Helen! Tu vas à Tokyo et tu ne veux pas faire une heure d'avion pour venir à Montréal?»»

Souvenir... Len Dobbin, qui avait 74 ans, avait ses habitudes au Upstairs, la sympathique petite boîte de jazz de la rue Mckay où il collaborait à la programmation avec Joel Giberovitch, le propriétaire. Len était aussi recherchiste pour Dorothée Berryman, qui anime une émission de jazz, le samedi à Espace Musique.

Au Upstairs, il était toujours assis au bout du bar, devant la petite scène. Joel me disait souvent: «Je vais t'asseoir à la place de Len...» Sous-entendu: «S'il arrive, tu t'en vas au fond, man». Ben oui...

C'est là qu'il était, mercredi soir vers 20 h, quand il a été terrassé par une hémorragie cérébrale. Il a été transporté à L'Hôpital général de Montréal et à 21 h, il était cliniquement mort. Len Dobbin a vécu ses derniers instants conscients en écoutant du jazz. On peut y voir une belle mort.

La mémoire du jazz montréalais s'est envolée dans le chorus éternel. «Len est parti écouter Duke Ellington, Charlie Parker et Pepper Adams dans le même orchestre», m'a dit André Ménard qui, comme tout le monde, aimait bien le bonhomme.

Il reste le souvenir de l'homme affable qu'était Len Dobbin. Et ses archives que, sans y croire vraiment, il espérait vendre à Bibliothèque et Archives Canada. «Ils ont payé le gros prix pour celles de Paul Bley....» Ouais... ils ont payé le nom. Et Concordia? «Pas d'argent...»

La Maison du Jazz Rio Tinto Alcan, sauf erreur, doit ultérieurement abriter un centre d'archives. Avec celles du grand festival comme fonds de départ, auquel, on peut le supposer, viendront s'ajouter les archives de ses fondateurs, de grandes valeurs aussi. Cela couvre les 30 dernières années.

Les archives de Len Dobbin commencent en 1948, peut-être avant. Ici encore, le FIJM a la possibilité d'innover. En se faisant l'instigateur d'un PPP-OSBL à mission patrimoniale, qui acquerrait ce formidable lot de documents et de musique. Des hommes de coeur, réalistes et intelligents, trouveront le juste prix pour ce trésor qui, justement, n'a pas de prix. Et Len Dobbin n'était pas riche. Cette action commune donnerait d'abord un sens véritable à la mission patrimoniale de cette nouvelle Maison du jazz.

Dans le cas de Len Dobbin, qui a tant fait pour le jazz à Montréal, le «devoir de mémoire» va bien au-delà d'un lieu baptisé à son nom, ou pire encore, d'un trophée.