Ils ont grandi dans des maisons remplies d'acteurs, de chanteurs, de gens connus. Fils et filles de Leclerc, de Charlebois, de Filiatrault et de Deschamps, enfants de la balle, élevés dans les coulisses de théâtre, sur les plateaux de cinéma et de télévision, certains ont su dès qu'ils étaient en âge de marcher, d'autres un peu plus tard, qu'ils seraient acteurs, chanteurs, auteurs, gens de spectacles comme leurs parents. La route semblait facile. Elle ne le fut pas toujours. Portrait de groupe.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

En septembre dernier, Karine Deschamps, 29 ans, la fille d'Yvon Deschamps et de Judi Richards, s'est retrouvée devant l'Auberge des Gouverneurs, rue Saint- Hubert. Il était 5h30 du matin et la file pour les auditions de Star Académie s'étirait indûment, mais Karine s'en fichait. On lui a remis le numéro 673 et après cinq heures d'attente, elle a fait son chemin jusqu'à la salle d'auditions et s'est retrouvée face à face avec des caméras, des techniciens et Stéphane Laporte, qu'elle avait croisé à quelques reprises avec ses parents. Allait-il la reconnaître et deviner que sur la demi-douzaine de Karine Deschamps vivant à Montréal, celle-là était la fille d'une de ses idoles? À son air distrait, Karine a compris que Stéphane Laporte n'avait vu que le numéro 673. Elle a alors entamé à la guitare une chanson de Cyndi Lauper. À peine cinq minutes et tout était terminé.Deux jours plus tard, on l'a avisée qu'elle avait réussi la première étape et qu'elle pourrait passer à la deuxième. Avant, cependant, elle devait répondre à des questions. Que font vos parents? Karine a hésité. Mon père est retraité et ma mère est productrice, a-t-elle menti. Après une entrevue exhaustive, on lui a donné rendez-vous pour la deuxième audition. Karine ne s'est jamais présentée.

«Je n'avais pas besoin. J'avais eu ma réponse. Parce que si je me suis présentée à l'audition générale, c'était pour vérifier si je passerais par mes propres mérites. La réponse, c'était oui. Ça me suffisait», raconte-t-elle.

Karine Deschamps est une belle grande brune au sourire éclatant et aux yeux chocolat. Lorsqu'elle est debout à côté de son célèbre père, on dit qu'elle est son portrait craché. Mais dans le petit café équitable de la rue Rachel où elle m'a donné rendez- vous, ce que je vois, ce n'est pas tant la fille d'Yvon Deschamps qu'une jeune femme courageuse qui gagne sa vie comme préposée aux personnes handicapées en attendant de trouver une compagnie de disques qui voudra bien produire son premier CD. Malgré son désir de devenir chanteuse depuis l'enfance et ses séances de choriste en studio avec sa mère, Karine a tout abandonné à 20 ans, tant la peur de ne pas y arriver la tenaillait.

Cette peur qui surgit au moment de sauter dans l'arène semble le lot de bien d'enfants d'artistes. Peur de décevoir. Peur de ne pas être à la hauteur du talent de leurs illustres parents. Peur du jugement. Peur des comparaisons. Peur de l'échec. Peur d'être écrasé par le poids du mythe d'un père ou d'une mère plus grands que nature. Peur de ne pas être capable de forger sa propre identité. Les enfants d'artistes qui ont choisi de faire le même métier que leurs parents n'ont pas la vie aussi facile qu'on le pense. La plupart doivent surmonter une montagne d'obstacles dont celui de ne jamais arriver à être autre chose que le fils ou la fille...

C'est sans doute pourquoi, sur la douzaine de personnes que j'ai contactées pour ce reportage, la moitié a refusé de me rencontrer. Le cinéaste Francis Leclerc, fils de Félix Leclerc, croit savoir pourquoi.

«Si tu m'avais appelé il y a huit ans alors que je venais à peine de sortir mon premier film (Une jeune fille à la fenêtre), je crois que moi aussi, j'aurais refusé, parce qu'à ce moment-là dans l'esprit des gens, je n'étais pas un cinéaste à part entière. J'étais le fils de Félix.

Heureusement, avec Mémoires affectives, mon deuxième film, les gens ont commencé à me voir plus comme un réalisateur. Ça m'a fait le plus grand bien.»

Conscient à l'extrême que sa filiation avec Félix pourrait l'étouffer, Francis a décidé très jeune qu'il ne ferait pas de musique. À la mort de son père, lorsqu'un éditeur lui a proposé d'éditer des poèmes et textes qu'il avait écrits sous le titre Le petit livre bleu de Francis (calqué sur Le petit livre bleu de Félix), il a refusé à nouveau. «Dans des circonstances comme celles-là, il faut être lucide et choisir de faire son propre chemin, sinon on peut se planter et être pris avec ça toute sa vie.»

Le fils de Gaétane

Quand Félix est mort, Francis Leclerc a perdu un père, un ami, un complice mais pas nécessairement un modèle. «Je suis peut-être le fils de Félix, mais je suis aussi le fils de Gaétane, ma mère que personne ne connaît. La cinéphile dans la famille, c'est elle. Dans toute sa vie, Félix a pris deux photos et encore. Ma mère faisait de la photo, du montage et aurait bien aimé être cinéaste. Le cinéma, je tiens ça d'elle.»

Jérôme Charlebois lui, tient presque trop de son illustre père, Robert Charlebois. Même regard, mêmes cheveux bouclés et, sur son premier CD, même humour un peu décalé qui rappelle le Garou de l'époque des boîtes à chansons. Pourtant, Jérôme jure que le goût d'écrire des chansons ne vient pas de son père, mais du plus profond de lui-même. «Je suis né avec un tempérament d'artiste. Au cégep, j'ai fait du théâtre, à l'université, du cinéma et des communications ; mais, ce que j'aimais par-dessus tout, c'était la chanson. C'était plus fort que moi.»

Pour apprendre les rudiments du métier, Jérôme a fait deux ans à l'Atelier Chanson de Paris. À son retour, son père a produit son premier CD et l'a engagé à faire la première partie d'un spectacle qu'il a monté avec ses vieux comparses Calvé, Gauthier, Létourneau et Jean-Guy Moreau. Jérôme est conscient des avantages d'avoir un père comme le sien pour débuter dans le métier. Mais il découvre les inconvénients. «Ce qui me frappe, c'est que beaucoup de gens savent que j'ai fait un CD, mais personne ne l'a acheté. C'est comme si mon nom était plus connu que moi.»

La talent, oui et après ?

Récemment Jonathan Roy a lancé un premier CD, dont les médias n'auraient sans doute jamais parlé s'il n'avait pas été le fils du gardien de but Patrick Roy. Sa tournée de promotion a inspiré un texte au vitriol à Stéphane Kelly, prof de socio au cégep de Saint-Jérôme.

«Qu'importe le talent, pour devenir une star au Québec, ce qu'il faut, c'est un patronyme célèbre. Les productions québécoises sont ainsi encombrées de fils et filles de vedettes ou de semi-vedettes», écrivait-il dans La Presse, avant de conclure que si cette célébration des héritiers continuait, la culture québécoise irait inéluctablement vers « la ruine consanguine».

Autant dire que l'opinion du prof a fait bondir Sophie et Danièle Lorain, les filles de Denise Filiatrault.

«Quand ta mère, c'est Denise Filiatrault, il y a peut-être une première porte qui s'ouvre plus facilement, mais l'important, c'est ce que t'en fais parce que si t'en fais rien, si tu ne travailles pas fort, t'auras beau être la fille du pape, t'iras nulle part », plaide Sophie Lorain.

Sa soeur Danièle renchérit : «C'est vrai que les portes s'ouvrent, mais des fois aussi, elles sont fermées ben dur. Si la personne qui engage aime ta mère, alors elle t'aime aussi ; mais si jamais elle la déteste, elle te déteste aussi, qu'elle te connaisse ou non.»

Les filles de Denise Filiatrault et de l'imprésario Jacques Lorain ont baigné toute leur vie dans le monde des arts et du spectacle, côtoyant Fernandel comme Aznavour et toute la famille du showbiz québécois. Pourtant, elles ont toutes les deux vécu des moments de doute et, à des époques différentes, elles ont choisi de carrément fuir le métier.

Abandonner pour mieux recommencer

«Moi, j'étais timide, renfermée et j'ai longtemps refoulé l'envie d'être actrice, raconte Sophie Lorain. C'est pour ça que j'ai commencé comme régisseur de plateau. Finalement, quand j'ai décidé de faire le saut dans Chez Denise, je refoulais ça depuis tellement longtemps, que ça s'est fait tout croche. Le jour où j'ai lu dans le journal que mon seul talent, c'était d'être la fille de Denise Filiatrault, j'ai compris qu'il fallait que je fasse quelque chose de radical. J'ai décidé d'aller étudier Shakespare dans une école de théâtre à Londres. Pour prendre mes distances de ma mère, pour évoluer, mais aussi pour prouver que j'avais autant le droit que n'importe qui d'autre d'essayer de devenir une actrice.»

Danièle Lorain a suivi un chemin contraire. Elle a commencé très jeune à faire du théâtre expérimental avec Julien Poulin et Gabriel Arcand puis, à 20 ans, à cause des pressions qu'elle sentait peser sur elle, elle a décroché complètement pour faire un bac en communications à l'UQAM, puis une maîtrise en sciences politiques. «C'était le fun, je tournais le page, je me sentais libre des pressions et des comparaisons avec ma mère, qui était un sacré pétard et qui avait tous les talents. Moi, j'adorais étudier. Mais le jour où j'ai commencé à me chercher du boulot d'agent d'information, je me suis rendu compte que la scène, j'avais ça dans le sang depuis trois générations et que c'était tout ce que je savais faire.»

Karine Deschamps a vécu un purgatoire semblable. À 20 ans, elle aussi a décroché et cessé de chanter malgré des études en musique et des dizaines de sessions de choriste en studio avec sa mère. «J'avais la chienne de ne pas y arriver. Je me sentais moche, grosse, ordinaire. J'avais l'impressionde n'avoir rien à dire.Àcôté de la finesse et de l'authenticité de ce qu'écrivaient mon père ouma mère, je ne faisais pas le poids.» À 20 ans, Karine a rangé sa guitare et s'est envolée avec Jeunesse Canada Monde au Nicaragua. Au retour, elle s'est inscrite en études féministes à Concordia, puis s'est trouvé un job d'intervenante sociale dans un centre communautaire. «En principe, par rapport à mon domaine, j'avais trouvé le jack-pot. J'aimais le monde, mon équipe, tout. Malgré cela, j'étais malheureuse comme les pierres. J'ai démissionné au bout de six mois.»

Le pire ennemi de tous : soi-même

Contrairement auxfilset filles deCharlebois, Deschamps, Filiatrault oumême de Vigneault, Francis Leclerc a perdu son père à 16 ans. La mort de Félix, vécue comme un grand deuil national, a été pour son fils un réveil à la fois brutal et salvateur. «En l'espace de quelques jours, je suis passé de 16 à 25 ans. Sa mort m'a rendu plus mature et a déclenché en moi une urgence de faire des films. S'il n'était pas mort, je n'aurais jamais fait la cinquantaine de clips et de courts métrages que j'ai réalisés avant mes 20 ans. Pourquoi? Peut-être parce que Félix n'était plus là pour que j'en aie peur. Symboliquement du moins.»

Tous les enfants rencontrés s'entendent pour dire que le plus grand obstacle à leur désir de se lancer dans la voie de leurs parents, ce ne sont ni les préjugés de la société qui leur reproche privilèges et passe-droits, ni les craintes de papa ou maman. Ce sont eux-mêmes.

«Tous les artistes vivent avec un sentiment d'imposture mais, quand t'es l'enfant d'un artiste, on dirait que le sentiment est deux fois plus fort «, affirme Karine Deschamps.

«Encore aujourd'hui, malgré les rôles que j'ai joués, les émissions que j'ai réalisées, le film que je viens de tourner, j'ai encore par moments le sentiment d'être un imposteur, de ne pas être à ma place et de ne pas avoir de légitimité», soutient Sophie Lorain.

Sa soeur Danièle, pour sa part, est fière d'appartenir à une troisième génération d'acteurs, mais regrette parfois la lucidité et l'esprit critique face au métier dont elle a hérité.

«Des fois, j'aimerais tellement ça avoir la naïveté et la candeur de ces inconnus, étrangers au métier, pour qui devenir acteur est le plus grand rêve de leur vie.»

Les enfants d'artistes rêvent aussi à leur manière. Mais pour réaliser leurs rêves, ils doivent apprendre à naviguer entre portes ouvertes, pressions, passe-droits et préjugés.

Les plus doués et les plus déterminés réussissent à se faire un prénom ou mieux encore à se réapproprier leur propre nom. C'est ce qu'a fait Francis Leclerc en choisissant son propre chemin plutôt que celui ouvert par son père. Et puis, comme pour lui jouer un tour, la vie lui a envoyé un petit garçon. Aujourd'hui âgé de 8 ans, le fils de Francis se déguise en réalisateur à l'Halloween et fera peut-être un jour du cinéma. Comme papa...