L'Autrichien Josef Fritzl a séquestré sa fille pendant 24 ans et lui a fait 7 enfants. Régis Jauffret en a fait un roman-enquête.

Mis à jour le 25 févr. 2012
Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Quand il a entendu la nouvelle à la radio, en avril 2008, le romancier Régis Jauffret a su qu'il allait en faire un livre. Sans savoir nécessairement que celui-ci serait un best-seller de la rentrée de janvier 2012.

À Amstetten, paisible bourg de 23 000 habitants de l'Autriche profonde, on venait de découvrir qu'un certain Josef Fritzl avait, pendant 24 ans, séquestré dans sa cave bétonnée sa fille Elisabeth et lui avait fait 7 enfants. L'un était mort quelques jours après sa naissance et Fritzl avait brûlé son cadavre dans la chaudière. Trois autres étaient restés avec leur mère, Élisabeth, enfermée à 18 ans, et qui en avait 42 à sa libération. Elle avait perdu ses dents, mais, semble-t-il, avait une apparence à peu près normale, grâce notamment à une lampe de bronzage.

Un fait divers monstrueux et hors norme qui a abouti quatre ans plus tard à un texte impressionnant de plus de 500 pages, Claustria, à mi-chemin entre le roman et le reportage. « J'ai assisté au procès et rencontré plusieurs protagonistes de l'affaire», explique le romancier dans un café de Montmartre où il a ses habitudes. «Puis j'ai tenté de reconstituer en toute logique ce qu'avait pu être pendant 24 ans la vie du « petit peuple de la cave «, de retrouver les pièces manquantes du puzzle.»

Un sujet dont seul un romancier pouvait véritablement explorer les zones d'ombre. Le fait divers morbide renvoie au mythe de la caverne de Platon - des enfants coupés du jour et du monde extérieur, sauf par la télévision. Du père monstrueux, les autorités ont interdit de prononcer le nom. Comme elles ont cherché à escamoter l'affaire.

«Le procès de 2009, dit Régis Jauffret, a été expédié en trois jours et demi, y compris la lecture du verdict. On n'a jamais fouillé les antécédents de Fritzl, alors qu'il avait déjà fait de la prison pour viol, que des crimes sexuels non élucidés avaient été commis à proximité, et que lui-même passait de longues vacances en Thaïlande... La femme de Fritzl, qui avait vécu 24 ans au-dessus de la cave, n'a jamais été entendue par les juges. Pas plus que les voisins, les anciens locataires de Fritzl ou les experts en acoustique. Or, il est impossible que dans le voisinage immédiat on n'ait pas entendu les cris d'Elisabeth qui accouchait toute seule, ceux des six nourrissons, surtout la nuit, le son de la télé, tout cela dans une cave pas insonorisée. Elisabeth a témoigné, mais à huis clos, les enfants de la cave ne sont jamais apparus en public, on n'a pas la moindre photo d'eux, et les autorités les ont forcés à changer de patronyme... C'est peut-être la raison pour laquelle, avant même sa publication en allemand en septembre prochain, mon roman fait des remous dans les médias autrichiens.»

Pour l'Autriche, c'était davantage qu'un fait divers morbide et extravagant: un miroir qui lui renvoyait une image insupportable. Celle d'un pays qui avait réussi en 1945 à se présenter comme une victime du nazisme. Un pays où l'on n'aime ni remuer le passé ni s'occuper des affaires d'autrui, et où l'inceste est passible de trois ans de prison au maximum.

«S'il n'y avait pas eu un énorme malaise lors de la révélation des faits, dit Jauffret, pourquoi le président et le chancelier se sont-ils crus obligés d'aller à la télé pour déclarer que si le crime s'est produit en Autriche, ce n'était pas l'Autriche?»

Le « roman « de Régis Jauffret - où tous les noms ont été changés à l'exception de celui de Fritzl - met en scène quelques personnages truculents, dont un avocat plus vrai que nature, qui dénonce les manoeuvres de séduction de la fille Elisabeth, et disserte sur la légitime autorité paternelle dans un pays de tradition...

Il y a aussi cette plongée dans le mystère: la «civilisation» du «peuple de la cave». Un univers de 55 mètres carrés «confortablement aménagés», mais sans ouverture sur le jour ni aération. Enfant violée depuis l'âge de 11 ans, adolescente fugueuse, droguée un soir de 1984, enchaînée et séquestrée à 18 ans, Elisabeth finit, d'une certaine manière, par se résigner à son sort. Son violeur paternel est devenu une sorte d'amant à qui elle demande vers la fin de prendre du Viagra...

«Lorsque la fille aînée de 19 ans tombe gravement malade, dit Jauffret, Elisabeth est autorisée à sortir de la cave. Après quoi, elle y retourne volontairement. Les enfants, qui n'ont jamais connu le monde extérieur sauf par la télé, considèrent leur sort «normal». Ils parlent l'allemand comme une langue étrangère et ont leur propre code linguistique. À leur sortie, ils ont, paraît-il, la «maladie des plongeurs», des os friables, des carences en vitamines, mais pas de pathologie sérieuse. Le plus souvent, ils se déplacent à quatre pattes...»

Incarcéré en attente de son procès, Josef Fritzl se demandait s'il pourrait sortir pour les vacances de Noël. Les juges, de leur côté, cherchaient désespérément le chef d'accusation adéquat. Inceste? Viol? Séquestration? Esclavagisme? Le nourrisson dont il avait brûlé le cadavre, il ne l'avait même pas tué. À la fin, ils ne se sont pas embarrassés de ce genre de scrupule: en mars 2009, Fritzl a été condamné à perpétuité pour meurtre. Peut-être aujourd'hui encore reçoit-il en prison la visite de Felix, son «petit dernier», qui avait 5 ans à sa sortie de la cave en 2008, et qui aimait tant «papa Fritzl».

Claustria, de Régis Jauffret. 536 pages, Le Seuil