Comme son titre l'indique, Annabel de Kathleen Winter suit le destin de... Wayne. Parce que Wayne est aussi Annabel. Il porte les deux sexes. Hermaphrodite, disait-on alors. Intersexué, dit-on aujourd'hui. Mais Annabel n'est pas une étude de cas. C'est un roman magnifique sur la différence. Rencontre avec une femme de lettres, d'atmosphères et de personnages.

Sonia Sarfati LA PRESSE

Elle se nomme Winter et cela lui sied, puisqu'elle vient du froid: née dans le nord industriel de l'Angleterre, elle est arrivée à Terre-Neuve quand elle avait 8 ans, parce que son père, plombier sur les chantiers navals, rêvait de cette terre où la liberté semblait encore exister.

Elle se prénomme Kathleen et déteste cela, préférerait quelque chose de moins féminin, de «masculinisable», parce qu'elle ne pense pas à elle comme à un être exclusivement féminin -et c'est d'ailleurs pour cela qu'elle aime être arrivée à cet âge mûr où elle est devenue «invisible aux yeux des hommes travaillant sur les chantiers de construction».

Elle est Kathleen Winter et tout cela -le froid du Nord et la réflexion sur la masculinité et la féminité- se lovent superbement dans les pages d'Annabel, sa première oeuvre traduite en français mais, aussi, son premier roman. «Je sais créer les atmosphères et les personnages, j'ai plus de difficulté à construire une histoire, un arc dramatique», indique celle qui vit à Montréal depuis trois ans avec son mari et qui, jusqu'ici, n'avait publié que des nouvelles.

Annabel, histoire d'un enfant né avec les deux sexes, était d'ailleurs, au départ, un texte de 20 pages destiné à faire partie du recueil boYs. Mais l'éditeur du livre n'en a pas voulu. «Il trouvait que c'était tiré par les cheveux, il ne croyait pas que telle chose soit possible.»

Kathleen Winter a pourtant conclu de ses recherches que dans chaque ville de 30 000 habitants se trouvent de 6 à 12 personnes nées intersexuées, comme on dit aujourd'hui. Hermaphrodites, comme on disait autrefois, en 1968 par exemple, année de la naissance de Wayne.

Nous sommes dans un village côtier du Labrador. Jacinta, épouse de Treadway, accouche. Thomasina, qui fait office de sage-femme, remarque immédiatement... la différence. L'enfant est garçon et fille à la fois. Il subira des opérations afin de devenir garçon. Le choix du père. Mais dans le corps et le coeur de Wayne vit et vivra Annabel. Kathleen Winter suit son destin, de la petite enfance à l'âge adulte. Observe aussi les parents, blessés chacun à leur manière; Thomasina, la fée-marraine; Wally, la meilleure amie; et la nature, partout, somptueuse, tel un écrin à cette histoire qui traite de différence et non d'un «cas» -se faisant ainsi universelle. Ne sommes-nous pas tous, d'une manière ou d'une autre, «différents»?

Tel récit avait besoin d'espace, de souffle, pour se déployer adéquatement. C'est pour cela, et parce qu'elle croyait viscéralement en l'importance de dire cette histoire, que Kathleen Winter a tenté l'aventure du roman. Même si ça n'a pas été facile. Toujours, ce problème de structure. À cause de cela, elle a réécrit six fois, complètement, la seconde partie d'Annabel. «J'ai appris et compris», rigole-t-elle.

Le «droit» d'écrire

En effet. Le résultat est à la hauteur de tout ce travail. L'atmosphère est de celles qui collent à la peau pendant le temps de la lecture. Et après. Les personnages sont forts, nuancés. Et crédibles. Wayne-Annabel en tête. Bien sûr, Kathleen Winter s'est demandé, en cours de recherches et d'écriture, si elle avait «le droit» d'écrire sur ce sujet alors que ce n'est pas sa réalité. Plusieurs facteurs lui ont fait dire que oui.

Le fait que, contrairement aux gais, lesbiennes et transgenres, les intersexués n'ont pas encore de voix forte. Pourquoi, alors, ne pas leur prêter la sienne, pour, peut-être, faire un pas de plus dans cette direction? «Je pense qu'en tant qu'artistes, nous avons la responsabilité de poser des questions à propos de ces réalités qui ne sont pas les nôtres et de les raconter sans juger, en adoptant la perspective humble de celui qui ne «sait» pas.»

Qui ne sait pas mais qui, en ne jugeant pas, comprend. Kathleen Winter a eu plusieurs témoignages dans ce sens. Cette lectrice qui lui a dit se sent moins seule «en compagnie» d'Annabel. Cet homme dont elle a entendu l'interview et qui disait que le roman, son roman à elle, reflétait ce que lui avait vécu. «Il y a beaucoup de tristesse, de peine et de douleur chez ces personnes qui, très jeunes, ont été forcées à devenir fille ou garçon. De nos jours encore, c'est considéré comme un problème médical devant être soigné, et c'est encore très caché.»

Or, le seul témoignage serein qu'elle a lu est celui d'un intersexué dont les parents, médecins et scientifiques, avaient accepté la situation et n'avaient pris aucune mesure médicale pour transformer leur enfant. Cela l'a fait réfléchir. Homme. Femme. Est-ce tout? Vraiment tout? «Si mon roman suscite une réflexion du genre chez un seul de mes lecteurs, je sentirai que j'aurais été utile», conclut-elle.

Annabel, de Kathleen Winter (traduction de Claudine Vivier), Boréal, 466 pages.