Arvida, recueil de Samuel Archibald qui mêle habilement fausses histoires et vraies exagérations, a été un des beaux succès de l'automne littéraire et un des gros coups de coeur de l'équipe des pages Lectures de La Presse. Nous vous offrons donc, en cette veille de Noël, un conte exclusif de ce formidable raconteur, qui en profite pour ajouter une pierre à l'édifice de la mythologie arvidienne.

Publié le 24 déc. 2011
Samuel Archibald, collaboration spéciale LA PRESSE

Depuis 1985, ma grand-mère la mère de mon père disait souvent:

- Y avait même pas de voleurs, dans le temps, à Arvida. Là on est rendus avec des danseuses topless. Méchant progrès.

Ils avaient ouvert le Cabaret en dessous du Provigo, sur le boulevard Mellon, et ma grand-mère Mado était découragée. Quand elle était arrivée à Arvida, les églises étaient pleines tous les matins de la semaine et on ne pouvait pas boire de bière nulle part sans acheter à manger. Quarante ans plus tard, les églises étaient vides, le parking plein devant la brasserie avant midi et en plus, on avait un bar de femmes tout nues.

Il faisait chaud même l'hiver, on disait, dans le Cabaret. L'air se chargeait tôt dans la journée d'humidité, de fumée de cigarette et de va savoir quoi encore. On pouvait voir les danseuses prendre l'air dehors, juste devant l'entrée du Provigo. Mado, qui n'était pourtant jamais désagréable avec personne, avait des mots très durs pour les filles, quand elle les croisait en allant faire son marché, emballées dans des manteaux de rien du tout d'où on ne voyait même pas dépasser leurs jupes. Elle déterrait pour elles des mots d'autrefois, qu'elle leur crachait entre ses dents serrées en faisant accroire de tousser. Des mots comme «créatures», «jézabelles» et «gourgandines». Mon petit frère jurait même l'avoir entendue murmurer «guidounes» mais je n'y croyais pas trop.

Arrivé en 1988, ça frôlait l'obsession, son histoire. On avait l'impression qu'elle allait lever une milice de Filles d'Isabelle et de Lacordaires pour raser la bâtisse jusqu'aux fondations. Mon père, pas plus fin, en rajoutait, quand il lui rendait visite:

- Sais-tu quoi, Mado? J'ai croisé le curé Armour dans la rue tantôt.

- Ah oui?

- Oui, il sortait des danseuses. Tout dépeigné.

- Blasphème!

Et ma grand-mère riait malgré elle, fâchée noir, des niaiseries de mon père.

Sur la fin du mois de novembre, le vent a tourné.

La terre a tremblé, je devrais dire. Littéralement. Elle a tremblé une première fois dans la nuit. Des Arvidiens se sont réveillés, comme moi, gamin terrifié de 10 ans; d'autres sont restés endormis, comme Mado. Le lendemain, les réveillés ont passé la journée à s'ostiner avec les endormis qui disaient que ça se pouvait pas que la terre tremble à Arvida, que les tremblements de terre c'étaient des affaires qui arrivaient seulement, je sais pas moi, au Japon ou en Californie.

Comme pour faire un maître, la terre a tremblé encore, un peu avant sept heures du soir. Ma grand-mère venait juste d'arriver au Provigo pour faire son marché. Elle s'est accrochée au rétroviseur d'une auto. Elle a vu les danseuses jaillir du sous-sol en même temps que les bonnes dames d'Arvida de l'épicerie. Toutes étaient épouvantées comme au Jugement dernier, les unes craignant d'être punies pour leurs péchés publics et les autres pour leurs péchés secrets. Ensuite, il s'est passé une chose étrange. Nulle n'osait rentrer dans les bâtisses sans électricité. On a commencé à s'allumer des cigarettes et à échanger des paroles, des rires nerveux. Les bonnes dames d'Arvida ont retiré leur manteau pour en couvrir les épaules nues des jézabelles, qui étaient sorties du leur antre de vice sans se rhabiller et qui grelottaient maintenant dans le frette de novembre. Mado aussi a fini par ôter son manteau pour le donner à un tout petit bout de femme. Elle avait les yeux comme deux billes vertes au milieu d'un dégât de mascara noir et essayait de s'allumer une cigarette en frottant quatre ou cinq allumettes chaque fois, comme pour se réchauffer la frimousse et le bout des doigts. La danseuse a dit:

- Gardez votre manteau, madame. Franchement.

- Inquiète-toi pas. J'ai mon gros cardigan en dessous pis mon châle en laine.

La danseuse a dit «Merci». Ma grand-mère lui a souri. C'est là qu'elle s'est demandé quel genre d'homme pouvait s'exciter le poil des jambes à regarder pareille brindille tourner autour d'un poteau.

C'est un souvenir qui allait lui durer toute sa vie à ma grand-mère la mère de mon père: les jézabelles sauvées du frette par les visons des épouses.

Deux semaines plus tard, Mado est allée faire ses commissions de Noël. En taxi. Ma grand-mère avait tout fait en taxi, toute sa vie. Elle ne conduisait pas et son mari allait travailler en bicycle. Il avait passé son permis à 55 ans et était mort avant d'avoir usé sa première auto. Mado détestait les chauffeurs de taxi, qu'elle accusait d'être des voleurs et des rustres. Cette fois-là, le goujat l'a regardée patiner derrière son carrosse sur le trottoir glacé et a ouvert le coffre de l'intérieur sans sortir pour l'aider. Une jeune fille en canadienne rouge est sortie de nulle part pour charger ses sacs bruns avec elle. Ma grand-mère l'a remerciée.

- C'est rien, madame Archibald.

Cataractes et glaucome, Mado ne voyait déjà plus très bien à l'époque. Surtout avec de la neige collée plein les lunettes.

- D'où tu me connais, toi? Es-tu la petite Duchesne?

- Non.

- La petite Villeneuve?

- Non, madame Archibald. Vous m'avez donné votre manteau, une fois.

Ma grand-mère nous avait fait jurer, à mon frère David et moi, de ne jamais raconter ça à personne, mais ça fait longtemps maintenant.

Le 24 décembre 1988, à trois heures de l'après-midi, le bouncer du Cabaret a reçu une livraison de deux boîtes à biscuits Kensington en fer-blanc, que deux petits garçons ont laissé tomber par terre à l'entrée avant de repartir par les marches en courant. Il y avait du papier ciré qui dépassait de sous les couvercles et une petite carte collée sur une des boîtes, au milieu de grands rubans rouge, vert et blanc. Sur la carte était écrit:

Monsieur le proxénète,

Vous trouverez ci-joint des beignes, des mokas et un gâteau aux fruits (maison). C'est pour le réveillon de vos danseuses. À votre place, je les laisserais tout manger. Il y en a là-dedans qui sont pas bien grosses.

Cordialement,

Madeleine Côté-Archibald.