L'amour impossible entre des parents et leur enfant est au centre du dernier roman de Patrick Nicol, dont l'écriture intimiste révèle cette fois une désillusion terrible, toujours vécue comme un tabou: celle de l'enfant vu comme un étranger, voire, au pire, comme un ennemi.

Mis à jour le 13 août 2011
Chantal Guy LA PRESSE

«Pour éviter d'écrire des banalités, il faut sortir de l'intellect, sinon, nous sommes condamnés à répéter ce que tout le monde a déjà dit, croit Patrick Nicol. Pour cela, il faut aller dans le monde physique. Mes personnages sont plus proches des corps et des objets que des idées.»

Il est vrai que Patrick Nicol, au fil de ses romans (La blonde de Patrick Nicol, La notaire), nous a habitués à une écriture sensuelle, pas forcément érotique, mais près des sens, près des corps. La langueur et la mélancolie qui teintent tous ses écrits sont la petite musique de l'écrivain qu'on aime retrouver. Ces cheveux mouillés qui nous renvoient au titre du roman lui rappellent la sueur sur la tête d'un bébé lorsqu'on le sort de ses langes un peu trop chauds...

Or, dans ce roman, c'est précisément ce contact charnel qui finit par faire défaut à François et Claire, aux prises avec un «enfant difficile». Leur bébé, Guillaume, pleure et hurle tout le temps. Ils ont si peu de répit qu'ils finissent par voir en cet enfant une «catastrophe imméritée». Et rien ne s'améliore avec le temps. De «bébé difficile», Guillaume devient un étranger, et son départ de la maison sera vécu comme une libération. Pour tout dire, ils le perçoivent un peu comme un «barbare» venu saccager leur vie. Mais lorsque Guillaume sera père à son tour, ils vivront «l'appel du sang» et voudront voir cet autre enfant qui les fait grands-parents et avec qui ils pourraient peut-être réparer quelque chose.

Mais qui est le barbare là-dedans? L'enfant? La mère? Le père? Faut-il vraiment un coupable?

«Il y a beaucoup de filles, surtout celles qui ont eu des accouchements difficiles, qui se questionnent sur l'amour qu'elles ont pour leur enfant, et ça m'intéressait d'explorer ça, explique Patrick Nicol. Elles se disent: «Est-ce que je l'aime assez, pourquoi je ne l'aime pas, quand vais-je commencer à l'aimer?» Ce que Claire ressent, c'est qu'elle n'est pas en train de vivre ce qu'elle devrait vivre. C'est que la responsabilité d'être parent, on la donne beaucoup aux filles. Il faut avoir un «bon enfant», qu'il soit fin, qu'il s'épanouisse. Il y a une obligation de performance. C'est finalement beaucoup de pression, mais on ne contrôle pas tout.»

Claire finit par affirmer qu'on ne donne pas la vie, elle ne fait que nous traverser... «On pense souvent que l'enfant, c'est ce qui unit un couple, mais c'est souvent ce qui le sépare. Il faut que le couple soit fort pour vivre ça. Ce qui sauve le couple de François et Claire, c'est qu'ils finissent par voir cet enfant comme leur ennemi commun.»

L'appel du sang

À qui la faute? Existe-t-il des enfants insupportables, qu'on ne peut aimer, qui vous gâchent la vie, ou sont-ce les parents qui ne savent pas aimer? Dans le roman, nous demeurons volontairement dans le flou, car il se pourrait bien que Guillaume, de prime abord insignifiant et inculte, soit plus apte au rôle de parent que son père et sa mère, qui sortent de cette expérience en constatant seulement qu'ils ont vieilli - l'un des grands thèmes de Patrick Nicol.

«En fait, les romans La notaire et Nous ne vieillirons pas posent tous les deux la question de l'accession à la maturité «quand serons-nous adultes?» (comme peuple et comme individu), alors que ce livre-ci pose la question autrement: nous avons été jeunes et nous voilà vieux, qu'y a-t-il eu entre les deux? Des années un peu volées. Mon livre Les années confuses parlait quant à lui des années de la jeunesse où on se sent en pleine possession de nos moyens... Impression de puissance perdue.»

Professeur de littérature au cégep de Sherbrooke, lui-même père d'une fille, Patrick Nicol a une position privilégiée pour scruter la jeunesse, qu'il refuse de juger. «Ce discours ambiant sur l'inculture des jeunes, les «invasions barbares», ça me fatigue, dit-il. Ce sont quand même nos enfants, c'est nous qui les avons faits. Bien sûr que la jeunesse, c'est parfois nono. Quand on regarde à VRAK.TV ce qui est présenté aux enfants ou aux adolescents, on a un contact assez brut avec l'idiotie, parfois. Mais à force de mépriser les jeunes, on dirait qu'on ne se rend pas compte que c'est nous qui avons créé ce monde-là. Le scandale de Cinar, par exemple, n'a pas été fait par eux. Nous produisons cette culture-là, et eux, ils ne font que la consommer.»

Mais beaucoup d'adultes, comme François et Claire, peinent à se voir dans le miroir tendu par leur progéniture...

Les cheveux mouillés

Patrick Nicol

Leméac

110 pages