Isabel Allende désirait écrire un roman se déroulant à La Nouvelle-Orléans. C'est ainsi que ses recherches l'ont conduite... en Haïti, à une époque où la perle des Antilles s'appelait Saint-Domingue. Conversation.

Sonia Sarfati LA PRESSE

Au bout du fil, la voix fait chanter l'anglais en le teintant d'un doux accent espagnol. Les mots coulent comme l'encre du stylo. Isabel Allende, quand elle accepte d'accorder une entrevue, ne fait pas les choses à moitié et se montre d'une formidable générosité. Malgré un horaire chargé. Ainsi, quand La Presse l'a jointe chez elle, dans les environs de San Francisco, elle s'apprêtait à partir pour l'Espagne afin de promouvoir son nouveau roman, El quaderno de Maya (Le journal de Maya). Ce qui ne l'a pas empêchée de faire un retour en arrière sur le précédent, L'île sous la mer, qui vient d'être publié en français.

Un roman dans la lignée de La maison aux esprits, son premier livre, qui a connu le succès que l'on sait. Un roman qui a exigé d'elle quatre années de recherche et une année d'écriture. Un roman qui se déroule dans un premier temps à Saint-Domingue, dans les années 1770 à 1793, puis en Louisiane, de 1793 à 1810.

«Je voulais, à l'origine, écrire un récit historique qui se déroulait à La Nouvelle-Orléans, une ville que j'aime beaucoup», raconte la romancière d'origine chilienne, proche parente du président Salvador Allende (voir encadré). «J'ai commencé mes recherches en ce sens et j'ai réalisé qu'une bonne partie de sa saveur française était due à l'arrivée massive, à la fin du XVIIIe siècle, d'une population francophone blanche, noire et métissée.»

En très peu de temps, quelque 10 000 de ces gens se sont installés dans la ville qui comptait jusque-là 3000 habitants. D'où venaient-ils? Pourquoi ce débarquement? Isabel Allende a continué à creuser le sillon et découvert «une histoire plus passionnante encore» que celle qu'elle envisageait d'écrire: ils arrivaient de Saint-Domingue et avaient fui la révolte des esclaves. «Il y avait là des colons français, leur famille, leurs esclaves de même que leurs concubines et les enfants métissés nés des relations maître-esclave», dit la romancière.

Une autre page d'histoire

Elle a ainsi plongé dans cette autre page d'histoire. Celle de la colonie de Saint-Domingue, de laquelle la France tirait le tiers de ses revenus annuels grâce au travail de 500 000 esclaves, «propriété» de 25 000 colons. Lorsque les premiers ont décidé de se révolter, Napoléon a envoyé 30 000 de ses meilleurs soldats. Ils ne sont pas parvenus à mater ces hommes, femmes et enfants qui ne possédaient aucune arme sinon le fait de savoir qu'ils n'avaient rien à perdre.

«À l'époque, aux États-Unis, l'esclavage n'était pas aboli ,mais le commerce des esclaves était interdit, explique Isabel Allende. Il était impossible de vendre ou d'aller chercher de nouveaux esclaves en Afrique. Les «maîtres» prenaient donc soin, dans une certaine mesure, de ceux qu'ils possédaient parce qu'ils avaient de la valeur et ne pouvaient être remplacés.» La situation était autre à Saint-Domingue: si l'esclavage avait été aboli en France, il ne l'était pas dans les colonies. Les conditions de vie des esclaves étaient horribles, leur espérance de vie très courte car il était facile et peu cher de les remplacer.

Bref, les esclaves exploités dans l'île n'avaient rien à perdre. Et ils étaient aussi soudés, fortifiés par leur religion. «Je ne peux pas imaginer la réussite de cette révolte sans le vaudou. C'est la composante qui a uni ces milliers d'esclaves provenant de pays et d'ethnies différentes, qui ne partageaient au départ ni racines, ni langue, ni religion.» Ils se sont fabriqué cela, mêlant des échos de leur culture d'origine à celle de leurs maîtres. Pour la romancière, ils étaient à ce point certains que l'esprit de leurs morts marchait à leurs côtés, 10 000 esprits pour chaque rebelle, qu'ils ont eu raison des troupes napoléoniennes. Celles-là mêmes qui avaient maté l'Europe.

Le point de vue de Zarité

Pour dire cette histoire de l'île devenue Haïti, Isabel Allende a choisi le point de vue d'une esclave. Elle s'appelle Zarité, elle a 9 ans lorsqu'elle est vendue à Toulouse Valmorain. Elle deviendra sa maîtresse, portera ses enfants, le suivra en exil à La Nouvelle-Orléans. Changera, comme les temps troublés qu'elle traversera.

La romancière avait décidé, très tôt dans le processus de création, qu'elle utiliserait le point de vue d'un ou d'une esclave pour raconter L'île sous la mer - dont le titre, aussi poétique qu'évocateur, est une référence aux croyances des esclaves: cette «île» mythique est celle où se réfugie l'âme des morts, le paradis pour tous ceux qui n'ont pu rentrer chez eux, en cette Afrique dont ils ont été arrachés et se sont éloignés à bord de navires où ils étaient parqués au plus bas niveau - donc sous les eaux, là où se trouve l'île-paradis.

L'enfer, sous les eaux. Le paradis, sous les eaux aussi. Isabel Allende a conjugué les deux, par amour de l'histoire et des histoires.

L'île sous la mer

Isabel Allende

Grasset, 523 pages

À propos de Salvador Allende

Le père d'Isabel Allende était le cousin de Salvador Allende, mort le 11 septembre 1973 lors du coup d'État mené par le général Pinochet. Suicide ou meurtre ? Pour tenter de le découvrir, la dépouille du président socialiste a été exhumée le 24 mai. «C'est une chose qui a été approuvée par la famille directe, c'est-à-dire sa fille, Isabel, qui est sénatrice au Chili», raconte la romancière.

Selon elle, même 38 ans après les faits, la démarche n'est pas inutile -même s'il est possible que rien de nouveau ne puisse être prouvé, si longtemps après la disparition de celui qu'elle appelle son oncle : «Du point de vue de l'histoire, c'est un événement qui doit être éclairci, une vérité qui doit être connue. Qu'il ait commis un suicide ou qu'il ait été assassiné, cela ne changera rien à son image ni au respect que le monde entier lui porte. Mais s'il a été assassiné, cela changera l'image de ce qu'ont fait les militaires», souligne Isabel Allende, pour qui il est heureux que les experts choisis «viennent de différents endroits du monde, afin de s'assurer de conclusions impartiales et objectives».