Depuis un mois, la machine à écrire est officiellement morte. On ne s'ennuiera pas du ruban, du liquid paper et des corrections impossibles. Mais pour la littérature, c'est vraiment la fin d'une époque. Retour sur plus d'un siècle de dactylographie...

Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

C'est une invention qui a révolutionné la façon dont nous travaillons. Un objet qui a influencé la vie de bureau pendant près d'un siècle.

Mais après 100 ans de bons et loyaux services, la machine à écrire, meilleure amie de la secrétaire, a pour de bon atteint le bout de son rouleau... Ding!

Il y a quelques semaines, la dernière usine de machines à écrire au monde a en effet fermé ses portes à Bombay, en Inde. Avec seulement 800 ventes pour l'année 2011, la vénérable société Godrej & Boyce a jugé que l'opération n'était plus rentable.

«Nous avons déjà fabriqué jusqu'à 12 000 machines à écrire par année. Mais nous n'avions presque plus de commandes», a expliqué le PDG de l'entreprise Milind Dukle, fin avril, au journal indien Business Standard

C'était une mort annoncée, bien sûr. En Occident, la machine à écrire était, depuis l'irrésistible ascension de l'ordinateur, considérée comme un objet d'une autre époque. Au début des années 2000, la plupart des manufactures de machines à écrire avaient cessé leur production.

Selon Jacques Perrrier, propriétaire du musée de la machine à écrire à Lausanne, cette disparition n'affectera d'ailleurs pas grand monde, «sauf peut-être quelques administrations en Afrique.»

Mais il n'en demeure pas moins qu'elle donne un gros coup de nostalgie. Car il n'y a pas si longtemps, la machine à écrire était encore un objet de travail indispensable pour des milliers de scribes en tous genres. Secrétaires et fonctionnaires, mais aussi écrivains, qui ont trouvé dans cet outil issu de l'ère industrielle une nouvelle façon d'aborder la littérature.

Bonne vieille machine

Mark Twain aurait été, dit-on, un des premiers à en faire usage, avec Les aventures de Tom Sawyer, en 1876.

Mais très vite, plusieurs le suivront dans cette voie mécanique, délaissant le manuscrit pour le «tapuscrit», qui par souci de lisibilité, qui pour réduire le nombre d'étapes menant jusqu'à la publication.

Dans l'entre-deux-guerres, d'anciens journalistes devenus romanciers (Simenon, Kessel, Cendrars, Hemingway) en font l'indispensable compagnon de leurs aventures autour du globe. Ancêtre de l'ordinateur portable, la machine à écrire portative leur permet de «taper» sur tous les terrains, que ce soit dans la jungle amazonienne ou la cabine d'un paquebot transatlantique.

Du coup, la machine à écrire devient un symbole de la modernité littéraire. Son «tape tape tape ding!» entêté et ses sonorités métalliques influencent le rythme et la musicalité de l'écriture romanesque.

«Des gens comme Hemingway, Miller, Bukowski donnaient l'impression d'être à la fine pointe, confirme Dany Laferrière, qui a tapé à la machine jusqu'en l'an 2000. C'est pour cette raison que dès mes débuts, j'ai voulu prendre une distance par rapport au papier. Écrire à la main, je trouvais ça trop littéraire. Je ne voulais pas faire des phrases à la Proust. Je voulais être plus moderne, plus urbain, plus américain. Or pour moi, la machine à écrire, c'était sortir du folklore. Écrire avec ça, c'était devenir un écrivain contemporain.»

Lentement mais sûrement, la machine à écrire est devenue partie intégrante du mythe littéraire. Qu'on pense à Chandler et sa Underwood imbibée de scotch ou William Burroughs qui en fera un véritable objet de fétichisme dans le Festin nu, livre-délire dont David Cronenberg tirera un long métrage tout aussi délirant. Combien, en outre, se sont fait photographier devant leur outil de travail, comme si la chose à elle seule les identifiait comme écrivains?

Étrangement, certains n'ont même jamais fait le saut à l'ordinateur. On ne parle pas de ceux - nombreux - qui continuent de pondre à la main, mais des Gilles Archambault (voir autre texte) et autres François Nourissier, qui n'ont jamais renoncé à leur bonne vieille petite machine.

Auteur de La route, Cormac McCarthy a pour sa part vendu la sienne aux enchères en 2009, pour la modique somme de 250 000 $. C'était une Olivetti 32 Lettera qu'il avait payée 50 $. Et avec laquelle il aurait tapé cinq millions de mots en un demi-siècle, soit presque la totalité de son oeuvre.

Apparemment, il aurait accepté de s'en séparer quand un ami lui a promis de lui en trouver une nouvelle... d'occasion.

Ne pleurez pas. Il s'en trouve encore des tonnes à vendre sur eBay, pour le dix-millième du prix. Et si vous cherchez quelque chose de vraiment neuf, Godrej & Boyce en aurait encore 200 en stock. Attention, elles sont en arabe...