Écrivain globe-trotteur, Alberto Manguel aura fait un détour par Paris, l'Angleterre et le Portugal avant de traverser l'Atlantique, invité par le festival Québec en toutes lettres, lequel rend hommage à l'Argentin Jorge Luis Borges (1899-1986). Qui, mieux que lui, peut nous en parler? Pendant quatre ans, il l'a côtoyé. Il lui faisait la lecture.

Publié le 16 oct. 2010
Anne-Marie Voisard LA PRESSE

«J'en ai marre de cette vie de commis voyageur!» Après deux jours de tentatives infructueuses, enfin, sa voix au bout du fil. M. Manguel sort d'une conférence qui l'a retenu plus longtemps que prévu. La veille, dans son presbytère de Mondion, près de Poitiers, c'est le téléphone lui-même qui n'aurait pas été au rendez-vous. Ah! Les lignes de campagne. Mais pour le créateur, c'est le bonheur. La sainte paix!

Lire. Écrire. Alberto Manguel, qui nous a donné entre autres une Histoire de la lecture (Actes Sud/Leméac, 1998), couronnée par le prix Médicis, baigne dans les livres depuis l'enfance. «Comment imaginer le monde sans les mots», dit-il. En cela, il ressemble à Borges qui, comme lui, se voyait lecteur avant d'être auteur. «On lit ce qu'on aime, tandis qu'on n'écrit pas ce qu'on aimerait écrire, mais ce qu'on est capable d'écrire», disait le maître en qui M. Manguel reconnaît une figure essentielle dans sa vie et dans la littérature du XXe siècle. C'est pourquoi d'ailleurs il lui a consacré un essai, Chez Borges (Babel).

Tous les deux, ils sont nés à Buenos Aires, sauf que, fils de diplomate, Alberto Manguel a passé les sept premières années de sa vie en Israël, Son père y fut le premier ambassadeur d'Argentine, dès la création de l'État, en 1948. C'est là, auprès de sa gouvernante tchèque, qu'il a appris l'anglais et l'allemand, ses langues maternelles en quelque sorte. L'espagnol viendra plus tard quand ses parents regagneront Buenos Aires après que Peron aura été chassé du pouvoir. Tout ça est raconté dans un récit captivant à paraître en février prochain chez Leméac, qui s'intitule Conversations avec un ami. L'ami se nomme Claude Rouquet. Il est éditeur à Bordeaux d'une maison appelée L'Escampette.

Une autobiographie, donc, mais où manquent le plus sombre de sa vie, assure-t-il, et l'intime. N'empêche! Nous pénétrons avec un vif intérêt dans son immense bibliothèque qui compte à ce jour 35 000 volumes. Beaucoup plus que celle de Borges, dont un millier de livres annotés, parmi lesquels un poème inédit, viennent d'être dévoilés à la Bibliothèque nationale argentine.

Atteint de cécité, l'écrivain logeait avec sa mère dans un décor modeste. Ce qui ne manqua pas d'étonner un visiteur, nul autre que Mario Vargas Llosa, nouveau Prix Nobel de littérature. «Nous n'aimons pas l'ostentation», lui aurait répondu Borges. Alberto Manguel ajoute, pour sa part, que le Péruvien aurait intérêt à «lire ses propres romans pour modifier ses opinions politiques». Il aurait donné le prix à d'autres avant lui, Borges bien sûr, et aussi à son amie Margaret Atwood.

Le franc-parler

Citoyen du monde, M. Manguel a vécu en Italie, en Angleterre, à Tahiti, avant d'atterrir à Toronto, au début des années 80, avec femme et enfants. «On m'a fait confiance». Il a aimé au point d'acquérir la nationalité canadienne, mais sans pour autant se sentir obligé de jurer fidélité à la reine. L'écrivain ne craint pas de s'impliquer dans les débats qui agitent la société. À Calgary, où il a habité avant de se retirer, en 2001, dans son patelin français parce qu'ici «l'immobilier était trop cher», il a pris le parti des journalistes contre Conrad Black.

La littérature, et ce qui l'entoure, reste au premier rang de ses préoccupations. Il souhaiterait, par exemple, que les oeuvres des écrivains québécois soient mieux distribuées en France et, spontanément, il nomme Hubert Aquin, Marie-Claire Blais, Yves Beauchemin, Nicole Brossard, Dany Laferrière, qu'il considère «excellents». En revanche, le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas tendre pour le Français Frédéric Beigbeder - «complètement nul» - et Michel Houellebecq - «c'est un poseur soutenu par la mafia de l'édition et de la critique» -, peu importe si ce dernier a de fortes chances de remporter le Goncourt pour son roman La carte et le territoire.

Alberto Manguel déplore que la notion de valeur soit galvaudée. «Au lieu de mettre l'accent sur l'esthétique, on entend le prix.» Il développe sa pensée à ce sujet dans un essai à paraître aussi chez Leméac, À la table du chapelier fou. Le titre s'inspire d'Alice au pays des merveilles, dont l'auteur Lewis Carroll suscite son estime autant qu'il la trouvait chez Jorge Luis Borges, pour qui «l'essentiel de la réalité se trouvait dans les livres». Encore faut-il qu'ils provoquent l'émotion, celle du coeur et de l'intelligence. C'est ce que dira Alberto Manguel demain, en au festival Québec en toutes lettres. Et ensuite au Mexique où il se rend tout de suite après.