Après avoir publié Tout bouge autour de moi de son ami Dany Laferrière, l'écrivain et éditeur Rodney Saint-Éloi signe maintenant son propre livre sur le séisme qui a ravagé son pays. Mais Haïti Kenbe La! est plus qu'un témoignage. C'est un livre utile, un guide, un mode d'emploi, et, bien sûr, une oeuvre poétique.

Publié le 15 oct. 2010
Chantal Guy LA PRESSE

Installé au Québec depuis une dizaine d'années, Rodney Saint-Éloi travaille d'arrache-pied pour faire se rencontrer les littératures haïtienne et québécoise par sa maison d'édition Mémoire d'encrier, qu'il a fondée en 2003. Le 12 janvier, il était en Haïti pour ça, c'est-à-dire pour la littérature, au festival Étonnants Voyageurs. Puis, l'horreur est arrivée. «Et l'horreur est maintenant en moi», dit-il.

Sa passion pour son pays natal n'a d'égale que son amour pour la littérature. Il est un merveilleux professeur pour faire comprendre Haïti et ses écrivains, c'est d'ailleurs ce qui a totalement charmé Yasmina Khadra qui signe la préface de Haïti Kenbe La! - qui veut dire en créole «Haïti, redresse-toi!».

Mais toute passion est douloureuse, en particulier pour l'exilé. De retour au Québec après avoir vu le pire, c'est par les mots qu'il a voulu aider Haïti. Il est de toutes les manifestations littéraires sur le sujet, il a publié chez lui le livre de Dany Laferrière, son «frère», il travaille à un ouvrage collectif sur la reconstruction d'Haïti. Mais pour l'instant, il parle de son livre, publié chez Michel Lafon - car à Mémoire d'encrier, il n'aurait pas pu s'occuper de sa promotion - dans lequel on peut lire: «Le vrai remède à la douleur, c'est d'avoir les mots justes pour la secouer et la circonscrire. Sinon, elle résiste longtemps après et gangrène tout.»

S'il l'a écrit, c'est pour à la fois pour arrêter la progression du «goudou-goudou» - le nom que les Haïtiens ont donné au séisme d'après le bruit qu'il a fait - et pour expliquer aux lecteurs intéressés par la tragédie le fait que depuis 200 ans, l'histoire d'Haïti est en fait une suite de séismes. «Il faut comprendre que les problèmes qu'il y a en Haïti depuis le 12 janvier étaient là avant, dit-il. Le séisme a eu un côté égalitaire dans cette société profondément divisée et injuste. Tout le monde était touché.»

Cette suite de séismes, c'est la colonisation, l'esclavage, l'occupation, les élites «dégoûtantes», les dictatures, qui ont laissé de profondes séquelles dans ce pays que l'on nommait pourtant la Perle des Antilles. «Je voulais écrire un livre utile, qui pourrait accompagner un certain nombre de questions sur Haïti, explique-t-il. Trop souvent, les gens ont des clichés sur ce pays. Montrer ce grand goût de vivre, ne pas sombrer dans le misérabilisme. Ce peuple-là s'accroche à la vie. C'est un défi à l'humanité.»

Les dangers du concept de résilience

En effet, on a vu la grande force de ce peuple dans l'inimaginable. Mais Rodney Saint-Éloi s'indigne contre le concept de résilience qu'on a rapidement appliqué aux Haïtiens. «Il ne faut pas voir les Haïtiens comme des extraterrestres qui seraient immunisés contre la douleur, dit-il. C'est un être humain. Un être riche qui a été appauvri. Je pense qu'il faut appréhender Haïti dans son intimité, et il n'y a pas meilleure manière que par sa littérature. La proximité, ça aide à la tendresse et à l'amour. J'ai écrit que c'est la tendresse et la beauté qui vont sauver Haïti. Envoyer de l'argent n'est pas tout ce qui compte.»

S'il voit une chose positive à ce 12 janvier funeste, c'est par la réponse très sensible de la communauté internationale. Il dit sentir que cette même communauté qui a souvent nui à Haïti, avec de bonnes ou de mauvaises intentions, a maintenant elle-même un profond désir de changement. «On sent presque un empressement, voire un désir de changer le paradigme de l'humanitaire. Les médias rappellent tous les mois le séisme, les gens s'attendent à quelque chose. L'humanitaire, c'est qu'on ne laisse pas mourir les gens, on fait dans la charité sociale. Pour la première fois, on essaie d'introduire de l'humain dans l'humanitaire. Une grande tendresse enveloppe Haïti et ça, c'est nouveau.»

Alors oui, il fonde beaucoup d'espoir dans ce tabula rasa forcé et tragique, qui a fait tomber autant de murs que de préjugés, croit-il. «Il ne faut pas que ça repousse comme avant.»

D'un point de vue plus personnel, Rodney Saint-Éloi doit de son côté apprendre à vivre avec «l'horreur qui est en lui», se réconcilier avec ses morts. Sur place, après ces 35 secondes terribles, il n'avait que le parfum des lilas de son enfance et un poème de Davertige pour tenir le coup. Ainsi que la solidarité spontanée qui s'est créée chez les sinistrés. C'est seulement de retour à Montréal, seul dans son appartement, qu'il a compris l'ampleur de la catastrophe, et de sa peine. Aussi de l'expérience fondamentale qu'il venait de vivre. «Montréal était en fait un atterrissage. J'étais encore là-bas. On a vu tellement de gens être dépossédés de leurs corps. Tant de morts. Nous étions au plus simple de notre humanité: l'humilité. Un simple élément parmi les éléments. J'ai dû réapprendre à me réapproprier mon corps, à redevenir moi-même.»

Redevenir soi-même pour continuer à avancer. «Pour moi, l'espoir, c'est un métier. Sinon, on doit plier bagage. Il faut inventer une utopie pour Haïti. Peut-être que la communauté internationale se trompe en voulant reconstruire très vite. Trop vite. Ça prend du temps, après deux siècles de chaos. Quand bien même il y aurait neuf millions d'ONG en Haïti, ça ne suffirait pas pour construire un pays. Ce sont les Haïtiens qui vont reconstruire le pays. La communauté internationale est en train d'expérimenter un pays qui n'existe nulle part. Il faut que les gens mettent dans leur tête le mot espoir. C'est pourquoi la littérature est importante: elle met en tête l'imaginaire du pays.»

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Haïti Kenbe La! 35 secondes et mon pays à reconstruire. Rodney Saint-Éloi. Michel Lafon, 267 pages.