On plonge dans Zanipolo comme dans un tableau vénitien du XVIIIe siècle. On ne s'étonnera pas que l'histoire elle-même soit sortie tout droit des tableaux du peintre paysagiste Francesco Guardi, chers à l'auteur Marc Ory, dont c'est le second roman.

Publié le 1er oct. 2010
Marie-Claude Girard LA PRESSE

Comme un sculpteur extrait la sculpture cachée dans le bloc de marbre, il s'est imprégné de l'ambiance et des couleurs des scènes vénitiennes pour faire naître d'abord des images, puis des mots, explique-t-il.

Ainsi est né Zanipolo, un court roman touffu, baroque, plein de couleurs, d'images et de musique. L'intrigue s'inscrit dans une république de Venise décadente où s'opposent le pouvoir des Doges et celui de l'Inquisition, encore capable de conduire quiconque au supplice. L'ambiance oscille entre la frénésie du carnaval et la pureté du chant, entre le luxe et la sexualité débridée des nantis et la barbarie de la torture. Les amateurs de Farinelli seront en terrain connu.

Zanipolo est le surnom donné à l'église di Santi Giovanni e Paolo. Ce sera aussi celui des frères Giovanni (Zani) et Paolo, mystérieux chanteurs jumeaux qui sèment l'émoi dans la société vénitienne. L'un est baryton, l'autre est ténor. Leur particularité est d'être des frères siamois, réunis par le sacrum. On imagine l'attrait sur les foules.

Ils deviennent une menace pour certains, un attrait pour d'autres et même un sujet de débat pour les théologiens. Quand l'un d'eux tombe amoureux d'une jeune soprano protégée par le grand Inquisiteur lui-même, les choses se compliquent plus encore.

Le roman n'est pas forcément d'un abord facile, particulièrement dans ses premiers chapitres, mais il dégage une atmosphère fascinante pour autant qu'on soit prêt à y plonger.

Car Marc Ory ne prend pas le lecteur par la main. Il faut rester accroché pendant une trentaine de pages avant que Zanipolo entre en scène et que l'histoire démarre véritablement. On pourrait être d'abord déboussolé par l'avalanche de noms de lieux et de personnages historiques ou non: les peintres Niccolo et Francesco Guardi, l'espion juif Ephraïm Spinoza, Cristobal Itamar de Mendoza y Velasquez, Di Casablanca, l'Inquisiteur, le Doge lui-même...

Pour prendre plaisir au conte qui suivra, vaut mieux plonger tête baissée, sans chercher à tout décoder. On en retiendra un décor, une ambiance, le fourmillement de la ville baignée par les eaux.

Parcours d'un curieux

Marc Ory, on s'en doute, est fasciné par Venise, qu'il a visité plusieurs fois. On le sait amateur de musique et de peinture. On le devine aussi érudit ou à tout le moins très curieux, comme en témoigne son parcours personnel.

Né à Marseille en 1951, il a étudié la philosophie et les sciences politiques à l'Université d'Aix, où il s'est fait des amis québécois. Établi au Québec, il a enseigné le français langue seconde à McGill et dans différents collèges. Puis, il a bifurqué vers l'aviation, a obtenu ses permis de pilote et est entré à l'École nationale d'aéronautique, où il occupe maintenant un poste de gestion.

«J'ai toujours eu le désir d'écrire. Mais cela devient de plus en plus dévorant», dit-il en entrevue, élégamment vêtu d'un costume crème et d'une chemise noire.

Pour écrire son roman, il s'est beaucoup documenté, a lu sur l'histoire des juifs vénitiens et sur l'Hospice des Incurables, un conservatoire qui transformait les jeunes orphelines en musiciennes accomplies. Il s'est plongé aussi dans les Mémoires de Casanova et dans les souvenirs de Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart. «J'ai lu tout ce que j'ai pu, puis j'ai essayé d'oublier...» dit-il.

Des faits réels sont évoqués, comme l'histoire d'amour entre Cecilia Guardi, soeur de Francesco, chanteuse à l'hospice, et le peintre Gian Battista Tiepolo. Ou alors la naissance de véritables enfants siamois dans le ghetto juif de Venise, qui avaient marqué les esprits au XVIIIe siècle.

Marc Ory a été très impressionné aussi par l'histoire des frères Eng et Chang Bunker, à l'origine du terme «frères siamois». Nés au Siam et morts aux États-Unis au XIXe siècle, ils ont été présentés comme des bêtes de foire mais ont aussi tenté de vivre le plus possible une vie normale.

«Cet être double, c'est un peu ce que nous sommes tous, explique-t-il. Une part d'ombre, une part de lumière, un côté rationnel et un côté échevelé, hybride, baroque.»

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Zanipolo. Marc Ory. Triptyque, 129 pages.